Vous reprendrez bien un peu de diversité ?

Exit mannequins blondes européanisées, visages interchangeables et uniformisation des standards de beauté, la mode n’a désormais qu’une obsession : la diversité. Les physiques photoshoppés et trop lisses des magazines et des images publicitaires ne font plus rêver personne ; la beauté conventionnelle a fait place à l’exotisme, l’atypique, l’extra-ordinaire. Mannequins handicapés, atteints d’anomalies physiques, transsexuels, plus-size ou encore tatoués sont les nouveaux physiques émergents des podiums. Véritable dénonciation des diktats de la mode ou opportunisme marketing, la diversité est depuis quelques saisons le nouvel eldorado de la mode.

Jillian Mercado durant la campagne Diesel 2014 - ©Diesel
Jillian Mercado durant la campagne Diesel 2014 – ©Diesel

La représentation de la diversité comme moyen de dénonciation des diktats de beauté normés

Événement culturel suivi à travers le monde entier, la Fashion Week est le rendez-vous mode incontournable de ces dernières décennies. C’est durant ces quelques semaines que se dessinent les tendances à venir. Pour autant, résumer les enjeux de la Semaine de la Mode uniquement à quelques bouts de tissus serait bien réducteur : elle est aussi le reflet (ou plutôt l’amplificateur) des évolutions sociétales.

C’était à Paris il y a quelques jours lors de la Fashion Week : une dizaine de modèles de petite taille ont défilé dans des vêtements sur-mesure afin de « lutter contre les diktats discriminants de la mode ». Cette opération, loin d’être un acte isolé, est –comble ?- en passe de se normaliser.

Ils s’appellent Winnie Harlow, Jillian Mercado, Del Keens ou encore Tess Holliday et depuis quelques mois, ces mannequins sont mis à l’honneur sur les podiums. Leur particularité ? Être des « profils atypiques et hors-normes », comme l’affirme le slogan de l’agence de mannequins française Wanted. Cette agence spécialisée dans les physiques différents affirme vouloir représenter « des mannequins dont les profils physiques ne correspondent pas aux critères habituels des agences de mannequins ». Le cheminement est encore plus poussé chez l’agence londonienne Ugly Models, qui, comme son nom l’indique, revendique recruter des mannequins « moches ». La démarche a des airs de petite révolution : au diable les standards, la beauté réside dans la différence.

Et si le mouvement émane des podiums, c’est bien du commun des mortels qu’il est impulsé, à l’instar de Madeline Stuart, jeune australienne de 18 ans qui souffre de trisomie 21 et qui a été plébiscitée via les réseaux sociaux alors qu’elle souhaitait se lancer dans une carrière de mannequin. Résultat ? Elle a défilé pour la New York Fashion Week en septembre. Loin de se conformer aux icônes standards qui leur sont constamment imposées, il semblerait que Monsieur et Madame tout-le-monde réclament désormais des mannequins qui leur ressemblent.

Madeline Stuart mannequin atteinte du syndrome de trisomie 21 - ©everMaya
Madeline Stuart mannequin atteinte du syndrome de trisomie 21 – ©everMaya

Véritable pied de nez aux critères de beauté « normés », il n’en reste pas moins que, ironiquement, l’industrie de la mode critique les diktats qu’elle a elle-même instauré. Le monde de la mode serait-il en train de changer et de s’ouvrir à la diversité ? Pas si sûr…

Une démarche avant tout intéressée et… hypocrite ?

La mode, tout particulièrement quand il s’agit de la Haute Couture, bâtit son pouvoir d’attraction sur sa capacité à vendre du rêve. Et la conception du rêve selon ce microcosme, s’accorde souvent mal avec la norme. La mode n’évolue pas vers des mannequins « normaux » ; bien au contraire, elle tend à montrer des physiques atypiques parfois à la limite du dérangeant. Les beautés éthérées n’attirent plus le regard. Le mythe du « mannequin-cintre » ne présente plus grand intérêt, on recherche désormais des « gueules », des mannequins avec des personnalités et des histoires. La dimension marketing n’est jamais très loin.

Winnie Harlow, mannequin atteinte de vitiligo pour Desigual - ©Desigual
Winnie Harlow, mannequin atteinte de vitiligo pour Desigual – ©Desigual

Quand on observe une Winnie Harlow sur les vidéos du défilé Desigual, on ne peut être que frappé par la différence flagrante qui l’oppose de manière presque manichéenne aux autres mannequins. Pari réussi pour la marque qui a réussi à faire longuement parler d’elle. Si la démarche est en soi louable, on ne peut s’empêcher de déceler une once de fausseté dérangeante. L’exagération dans la présentation de ces physiques différents, la mise en avant excessive de ces derniers, force le trait avec maladresse et transforme ces défilés en freak shows modernes.

Car il ne faut pas oublier qu’à force d’insister autant sur cette diversité, on en vient à exclure l’autre en le renvoyant à son altérité. La présentation à outrance de la diversité radicalise la démarche originelle en la prenant à contre-pied et en en faisait une sorte de discrimination positive de l’étrange. En quelques mots, les marques qui utilisent ces mannequins « non normés » pour une opération coup de poing contribuent à leur décrédibilisation en ne mettant en avant que leur différence avec les autres.

Tess Holliday, mannequin "plus-size" - ©Macey J. Foronda
Tess Holliday, mannequin “plus-size” – ©Macey J. Foronda

Et d’ailleurs, quoi de plus discriminatoire que la tendance du plus-size, alors même que la volonté première est de promouvoir la diversité des corps féminins ? Pourtant, l’utilisation même de ce terme constitue en soi une barrière. Les mannequins plus-size sont d’abord considérés pour leur poids avant d’être appréhendés en tant que modèles. La différence est d’autant plus flagrante quand elle est inversée : on ne parle pas de mannequin blanche, mais pourtant on n’hésite pas à utiliser le terme de mannequin métisse, ethnique, noire. Ce point de vue s’explique par la vision majoritairement blanche, hétéro-centrée et genrée de l’industrie de la mode, qui est induite par nos sociétés occidentales.

La véritable volonté d’intégrer la diversité passe par une réelle acceptation de cette dernière. N’oublions pas que nous sommes toujours l’autre de quelqu’un. La mode a encore un long parcours à effectuer…