Les mythologies d’aujourd’hui : le selfie

En 1957, Roland Barthes publia ses Mythologies, un recueil de petits articles sur les objets, personnalités, images, présentations qui caractérisent la société française dans son actualité, et fait ainsi le portrait de la société de consommation de l’époque. Un demi siècle plus tard, c’est à Jérôme Garcin de publier les Nouvelles Mythologies. En rendant hommage à Barthes, ce recueil est consacré aux mythes des années 2000. Comme le fil du temps ne s’arrête pas là et comme notre société ne cesse d’évoluer, d’autres mythes se sont créés depuis. Cet article a pour sujet l’image probablement la plus propagée sur le net pendant cette décennie : le selfie.

Du XIXème siècle à aujourd’hui

L’idée de se prendre en photo soi-même n’est pas si récente que ça. Au début du XIXème siècle, le photographe Robert Cornelius a produit un daguerreotype de lui-même. En plus d’être le premier selfie, c’était aussi la première photo d’une personne. Avec l’invention de la caméra portable, plus de gens se prennent en autoportrait devant un miroir. La grande-duchesse de Russie Anastasia Nikolaevna, entre autres, fut l’une des premières adolescentes à se prendre en photo et à l’envoyer à un ami. Le terme selfie a été évoqué pour la première fois en 2002, dans un forum du site web Australien ABC Online.

Aujourd’hui, le hashtag #selfie se trouve en 14ème position de la liste des mots-clés les plus utilisés sur les réseaux sociaux. De plus, le selfie a été médiatisé dans la série télévisée du même nom ainsi que dans une chanson du groupe The Chainsmokers.

Il n’est pas surprenant que le phénomène de l’autoportrait numérique soit déjà utilisé par les grandes marques pour booster leurs campagnes de pub. Il a même été intégré dans la Fashion Week ; au défilé de Dolce&Gabbana, les mannequins arrivaient équipées de téléphones portables, prêtes à se prendre en photo directement sur le podium. Dans le cadre du nouveau lancement des chaussures Stan Smith par Adidas, les célébrités qui se sont prises en photo avec leurs nouvelles baskets ont fait une bonne partie de la promotion.

Partage ou narcissisme ?

La réponse à laquelle on peut s’attendre si on demande aux gens pourquoi ils prennent des selfies, c’est qu’ils veulent capturer un moment entre amis ou montrer à leurs amis ce qu’ils font. C’est vrai que le selfie est un bon moyen de partager sa vie avec ses proches, ou bien avec tout le monde, inconnus ou non. Mais il est d’abord un moyen de se montrer et se vanter.

Comme les portraits de la royauté du XVème siècle, le selfie sert à montrer le statut d’une personne ainsi que l’importance qu’elle a dans le monde. De plus, il fait partie de la construction de l’image de soi. Celui qui prend son propre cliché en contrôle le contenu, la perspective, le filtre et les hashtags qui figurent dans la légende. Cela fait que le selfie montre comment une personne se voit elle-même et comment elle veut être vue par les autres. Mais l’image seule ne suffit pas. En partageant un selfie, le but est d’être remarqué et accepté socialement. C’est pourquoi le choix de la meilleure pose et du meilleur filtre peut s’éterniser. C’est aussi pourquoi on voit rarement des autoportraits de personnes en jogging usé, en train de ramasser les crottes de leur chien. Non, le selfie est réservé aux moments les plus cool que la vie peut offrir.

Tandis qu’il est tout à fait normal de partager des photos de nous-mêmes, car nous sommes des êtres sociaux, le revers de la médaille est que ce partage peut aussi avoir des effets négatifs. Plusieurs études ont révélé que passer trop de temps à regarder des selfies « parfaits » est lié à une mauvaise image de soi. Il est également frustrant de rester invisible si la photo n’est pas remarquée ou n’a pas obtenu beaucoup de likes.

De plus, en choisissant entre plusieurs selfies avant d’en publier un, il est difficile de rester objectif et de bien juger ce qu’on est en train de partager. En voulant le mettre en ligne le plus vite possible, le côté narcissique et impulsif du cerveau prend le dessus. Et parfois, cela entraîne des publications que l’on regrette plus tard (comme probablement les adolescents posant à moitié nus sur Instagram).

L’abus du selfie est dangereux pour la santé

En parlant de mauvais jugement, il faut aussi évoquer que le selfie a récemment fait la une à cause de plusieurs accidents, parfois mortels. Selon le site mashable.com, la prise d’un selfie a causé plus de morts que les attaques de requins en 2015.

En Russie, des panneaux de sensibilisation ont été mis en place afin de prévenir les accidents, notamment la chute d’une falaise, être renversé par un train ou être tué par un animal sauvage. Au Festival de Cannes et à Disneyland Paris, entre autres, la perche à selfie est même proscrite de l’espace.

Ⓒ The Telegraph

Pris de manière prudente ou pas, le selfie va certainement continuer à faire partie de notre quotidien, surtout parce que c’est un excellent outil de promotion. Pourvu que personne ne se fasse manger par un ours avant de poster sa photo !