Les Héritières

Comme à chaque Fashion Week, le défilé Chanel, sûrement le plus attendu, a fait sensation. C’est à cette occasion que Lagerfeld a pu afficher sa nouvelle égérie : Lily Rose Depp, fille du couple glamour Vanessa Paradis et Johnny Depp. Mannequin pour les lunettes Chanel, la fille de Jack Sparrow n’est pas la seule « fille de » sur les campagnes de grandes marques de cet automne : Gigi Hadid, Kendall Jenner, Georgia May Jagger… On ne peut que constater l’explosion du phénomène d’enfants de star remplaçant les top models. Doit-on parler de commerce lucratif ou de la création d’une nouvelle aristocratie ?

Un phénomène en expansion et qui vend

Si elle avait déjà fait une forte impression au défilé des Métiers d’Art Chanel le 31 mars dernier dans son ensemble Haute couture, Lily Rose, 16 ans, est devenue en moins d’un an la nouvelle protégée de Lagerfeld et la coqueluche des médias. Les éloges ne tarissent pas : « Lily-Rose est ravissante, c’est une jeune fille d’une nouvelle génération avec des qualités de star. » disait le Kaiser à son propos ; «Non seulement la jeune fille cible les digital natives, mais sa filiation lui donne une crédibilité immédiate » expliquait un journaliste du Nouvel Obs.
L’adolescente a aussi commencé une carrière au cinéma, et a tourné dans différents clips musicaux. Ce qui n’est pas sans rappeler d’autres mannequins/«filles de» telle Cara Delevingne.

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Lily Rose Depp lors de son premier red carpet – ©Getty Images

Le cas Lily Rose n’est pas isolé. En effet chaque année de nouvelles égéries dont la célébrité n’est due qu’à leur naissance apparaissent, acclamées par les médias. Présentées comme des révolutions, on ne cesse de nous expliquer à quel point ces jeunes filles sont légitimes au métier : Caroline Roitfeld, dans un portrait du Vogue d’août 2009, parlait de « pédigrée » pour Georgia May Jagger (fille du mannequin Jerry Hall, et de Mick Jagger) ; Kendall Jenner (fille de Kris et Bruce Jenner et demi-sœur du clan Kardashian) quant à  elle, a eu le droit à une multitude d’articles défendant son professionnalisme et son dur labeur.
Rapidement on souligne leurs traits physiques différents et leur caractère sympatique (on en oublierait même que Cara Delevingne vient de l’aristocratie anglaise et que sa mère comme sa sœur Poppy travaillent dans la mode). Et lorsque ces chères héritières admettent savoir que leur célébrité et leur réussite sont tout de même en bonne partie dues à leurs parents, on souligne et félicite leur modestie et leur maturité (ndlr l’interview de Lily Rose au magazine i-D).

Le phénomène des « fils de/filles de » séduit les marques pour diverses raisons : tout d’abord ses enfants de star sont des vitrines médiatiques et des placements publicitaires à part entière. En effet adeptes de la communication 2.0, ils remplissent leurs comptes sur les réseaux sociaux de photos et détails de leurs collaborations prestigieuses. Et puis du fait de la célébrité de leurs parents qui les ont mis sous l’attention médiatique dès le plus jeune âge, ils ont déjà un public ayant parfois un réel lien affectif avec eux.
Pour les marques, cela permet parfois de se donner une image plus sérieuse et plus historique, comme récemment le Comptoir des Cotonniers en faisant poser Charlotte Gainsbourg et sa fille pour les 20 ans de la maison.

© Sonia Sieff
© Sonia Sieff

Lagerfeld, le Kaiser de la communication

Karl Lagerfeld est encore une fois un précurseur dans ce phénomène : déjà le premier à faire défiler des mannequins star telle Inès de la Fressange, il a rapidement compris que prendre des célébrités en vogue, puis leurs enfants comme égéries était une bonne stratégie pour que l’on parle de la marque. Lily Rose, fille de Vanessa Paradis elle-même ancienne égérie Chanel ; Violette d’Urso (fille d’Inès de la Fressange) ; Kendall Jenner ; Cara Delevingne ; et même North West qui avait posée pour Karl Lagerfeld Kids Wear en 2014 ; toutes font parties de « l’écurie » Chanel.

© Getty Images
© Getty Images

Il ne faut pas oublier que lorsque Lagerfeld est arrivé à la tête de Chanel, la maison de couture était en désuétude. Après la mort de la célèbre couturière, la maison au style guindé était passée de mode.
Aux commandes en 1983, le couturier s’est transformé en réel communicant pour faire renaître le phoenix de ses cendres. Et il a réussi son pari : aujourd’hui le défilé Chanel est le plus attendu des Fashion Week. Lagerfeld, dont la Pinacothèque de Paris célèbre les talents de photographe actuellement (Karl Lagerfeld, a Visual Journey du 16 octobre au 20 mars) est partout, montré comme un génie, un avant-gardiste.
On ne va plus aux défilés Chanel pour les créations, mais pour voir les nouvelles personnes à suivre.

North west
North West pour la campagne Kidswear Karl Lagerfeld 2014

Un phénomène qui séduit autant qu’il agace

Cette idée de transmission d’un statut dès la naissance et sans réelle légitimité à part un nom de famille agace et donne une impression de déjà vu : la mode et particulièrement le mannequinat seraient-ils réservés à une noblesse ?

En effet le phénomène des « fils de/filles de » n’est à vrai dire pas vraiment récent. Dans les années 1960 et 1970, Pierre Bourdieu et Jean- Claude Passeron montraient déjà dans Les Héritiers puis La Reproduction, que les élites imposaient de façon même inconsciente un ordre social héréditaire. En s’appuyant sur des études empiriques menées sur des étudiants dans le supérieur, les deux sociologues ont pu constater que la reproduction sociale s’appliquait malgré l’idée d’un enseignement ouvert à tous et souhaitant gommer l’appartenance à une classe.
L’enquête parue en septembre d’Anne-Noémie Dorion et d’Aurore Gorius, Fils et filles de… Enquête sur la nouvelle aristocratie française, s’inspire de l’étude bourdieusienne. Si leurs recherches se sont portées sur divers secteurs, dans le chapitre « Quand les marques draguent des enfants d’artistes » le mécanisme utilisé qui permet la création de cette nouvelle noblesse est bien montré.
Cependant les auteurs parlent aussi de l’agacement que cette saturation de biens nés suscite : la célébrité, surtout dans les domaines artistiques semble ne plus vraiment être démocratique et basée sur le mérite.

Arisce Wanzer
La mannequin transgenre Arisce Wanzer

Et puis on ne peut que constater que si par le passé les enfants de star craignaient de n’être pas reconnus comme légitimes, ils sont à présent défendus bec et ongle lorsque l’on ose remettre en question leur place. Preuve en est lorsqu’en septembre 2014 Arisce Wanzer, mannequin transgenre a publié une lettre ouverte à Kendall Jenner : à l’époque la demi-sœur de Kim Kardashian se plaignait de souffrir des remarques acerbes des intimidations de ces collègues. The Blot Magazine avait alors publié le coup de gueule de Wanzer, qui montrait que la réelle violence dans le mannequinat n’était pas celle dont souffrait Miss Jenner, mais celles que subissait toutes les jeunes femmes venant de milieux modestes partageant le même rêve que la starlette de télé-réalité.
Cette lettre nous met devant l’évidence que ces mannequins en devenir doivent affronter la dureté et la cruauté d’une industrie qui les considère comme des produits jetables : illusions perdues, concurrence féroce, régime drastique, lourdes responsabilités financières… Certaines se retrouvent même extrêmement endettées sans avoir percé.
Malgré cela, de nombreux articles ont préféré s’attaquer à Wanzer en la fustigeant de s’acharner sur la nouvelle it-girl et en n’oubliant pas de mettre encore en avant les durs efforts de cette dernière. Kendall a même eu l’opportunité de répondre en vidéo, reproduisant le « Burn Book » de Regina George de Lolita malgré moi. Bien sûr ces qualités de réparti et d’autodérision ont été saluées… Burnbook
Les mannequins Lexi Boling et Brinch Walker ont subi le même sort qu’Arisce Wanzer à la fin de la Fashion Week, en osant se moquer d’une photo peu avantageuse de Kendall publié par Vogue Germany sur Instagram.Kendall jenner

La fin du règne de la « girl next door » ?

Il semble bien loin le temps où la jeune Twiggy, 16 ans, devenait « The Face of 1966 » après avoir été repérée par un agent dans un salon de coiffure.
L’inimitable Kate Moss, découverte à 14 ans dans un aéroport, pourrait-elle encore devenir une icône de nos jours ?

Moss
Kate Moss lors de sa première séance photo

Si de plus en plus de « filles de » envahissent le mannequinat avec le consentement des médias, il subsiste néanmoins des mannequins n’ayant pu compter que sur leur charisme et leur beauté pour réussir : Suki Waterhouse (repérée dans un bar) et Jourdan Dunn (repérée dans une allée d’un Primark) en sont sûrement les deux exemples les plus marquants.

suki jourdan
Jourdan Dunn et Suki Waterhouse au défilé Topshop Unique printemps-été 2016
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