L’identité dans la peau

S’encrer la peau n’est pas une pratique qui date d’hier. Si elle est apparue, ou réapparue, plus récemment dans notre culture occidentale, cette pratique millénaire a traversé les âges et les pays pour être celle que l’on connait aujourd’hui. Décoration corporelle, symbole personnel ou culturel, se tatouer est et a toujours été lié, d’une manière ou d’une autre, à une situation géographique et culturelle.

Dans plusieurs civilisations, le tatouage est considéré comme un rite de passage (chez les Polynésiens, Mentawais, Kabyles, Berbères, Nagas…) ou simplement un signe d’appartenance. Dans notre société, il est aujourd’hui considéré comme une façon de s’embellir, en suivant des modes et en possédant ses propres motifs récurrents. Cette modification corporelle permanente – ou presque – est de plus en plus considérée comme un simple atout esthétique, et c’est aussi pour cela qu’elle a gagné le statut d’ “art du tatouage”.

Le plus ancien témoin de cet art est un homme découvert gelé dans les Alpes italo-autrichiennes arborant de petits traits parallèles tatoués sur les lombaires et les jambes, supposés thérapeutiques, et dont la mort est datée du Néolithique, au niveau de la Préhistoire. On sait que de nombreux peuples ont réalisé les mêmes pratiques avec la découverte en Égypte de nombreuses momies tatouées datant d’entre 2000 avant Jésus-Christ et le début de l’ère chrétienne, et de plusieurs momies chinoises aux motifs animaliers.  Au début de notre ère, certains textes décrivent même les Bretons comme un peuple tatoué, et d’autres du IIIè siècle portent la trace de pécheurs japonais recouverts de tatouages. Il faut attendre 1770 et les explorations du capitaine James Cook dans le Pacifique pour que les Européens « redécouvrent » le tatouage aux abords de Tahiti.

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Chef Maori peint lors de l’expédition de James Cook en Nouvelle-Zélande

D’abord arboré par les marins, les tatouages se répandent de plus en plus en Europe et plusieurs personnalités politiques participent à leur démocratisation : le roi du Danemark Frédéric IX se fait tatouer un dragon chinois sur le torse, le tsar russe Nicolas II une épée sur la poitrine, ou encore le premier ministre britannique Winston Churchill porte une ancre sur le bras… Aujourd’hui le tatouage s’ancre dans une démarche artistique populaire. On compte par exemple plus de 2 000 salons de tatouage en France et près d’une personne sur dix serait concernée.

Même si le tatouage occidental est presque devenu une « tendance », il n’en est pas de même pour d’autres coins du globe où la pratique du tatouage garde une certaine profondeur et symbolique.

Le tatouage japonais : l’art des bad boys

Le tatouage au Japon existe dans certaines tribus depuis la Préhistoire :chez les Aïnous, par exemple, un des peuples pionniers du Japon. En marquant le visage des femmes au-dessus des lèvres avant leur mariage, les tatouages étaient censés préserver les femmes des rapts qui les menaient dans des maisons closes japonaises. Ils avaient aussi un rôle fortement symbolique.

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Vers le XVIIIème siècle, le tatouage se forge une bonne réputation au Japon où les hommes aux métiers difficiles commencent à se faire tatouer des animaux considérés comme forts : des lions, des tigres, des dragons, des chevaux ou des coqs.

Puis les membres de la mafia japonaise, les Yakuzas, s’approprièrent l’art en obligeant par exemple les nouveaux membres à se faire tatouer. Ces tatouages sont réputés pour être de véritables chefs d’œuvre très artistiques et souvent colorés. Ce sont ceux que l’on voit le plus souvent lorsque l’on s’intéresse à l’art du tatouage au Japon. Ils utilisent des motifs essentiellement figuratifs comme des fleurs, de la végétation, des animaux (poissons, chats, insectes…).

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Yakuzas

Encore mal vus au Japon (ils sont souvent interdits dans les piscines publiques, les salles de sport…), les tatoués se contentent souvent de motifs simples et discrets pour ne pas être assimilés aux bandits dont les tatouages étaient une punition pendant des siècles ou au crime organisé.

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Marquage des criminels

Le tatouage polynésien : place majeure dans la culture et les croyances 

Le tatouage polynésien est réputé pour sa variété de motifs (animaux, végétaux, formes géométriques…). Il marquait l’appartenance à un rang social élevé ou répondait à certaines croyances, comme celle qui dit que le tatouage favoriserait la fécondité ou permettrait d’entretenir des liens avec les ancêtres. Le tatouage des enfants était une véritable cérémonie familiale et religieuse équivalant à un baptême au cours duquel les filles de douze ans se faisaient tatouer la main droite afin d’être considérées aptes à participer à diverses tâches quotidiennes comme la préparation des repas.

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Tatouage Polynésien traditionnel. Aujourd’hui approprié par de nombreux occidentaux, le tatouage polynésien a une signification culturelle très forte. 

Dans les Îles Marquises, le tatouage jouait essentiellement un rôle esthétique. La tradition voulait qu’il soit effectué par un prêtre au court d’une cérémonie où des spectateurs masculins encourageaient le tatoué par des chants. La peau était percée à l’aide d’un objet pointu (os d’oiseau, morceau de nacre) fixé sur un manche en bambou. Toutes les parties du corps pouvaient être tatouées à l’exception de la paume des mains et de la plante des pieds. Le Tiki, objet sacré considéré comme protecteur, est un motif récurent du tatouage marquisien.

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Tatouage Tiki

En Nouvelle-Zélande les mokos sont des tatouages célèbres recouvrant le visage des hommes afin de commémorer un accomplissement mais aussi de rendre hommage à un proche décédé. Les événement de la vie sont retranscrits sous forme de motifs s’inspirant de la nature.

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Moko d’homme

Les femmes Maoris sont traditionnellement moins tatouées que les hommes. Elles mettent en valeur leurs lèvres, leur menton, leur front ainsi que leurs joues par de fines lignes. Les tatouages des Néo-Zélandaises étaient essentiellement liés au mariage. Effectués vers l’âge de 20 ans, ils étaient considérés comme un atout de séduction et devaient permettre aux jeunes femmes embellies d’être prêtes pour le mariage.

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Moko de femme

Pour les Maoris, le moko est fort de symboles. Chaque moko est différent et est une véritable révélation sur l’identité de l’individu.

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Exemples de signification de moko

La tatouage Africain : divers et varié, comme ses régions

En Afrique du Nord, on trouve différentes pratiques de tatouage. Elles peuvent être religieuses comme chez les Coptes, chrétiens d’Égypte, qui marquaient sur leur peau la date de leur pèlerinage à Jérusalem ou se faisaient tatouer des symboles comme la croix copte. De nombreux prêtres ou même suiveurs coptes renouent avec la tradition en s’encrant ces symboles.

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Croix coptes

Cependant l’Islam, la religion dominante en Afrique du Nord, interdit le tatouage permanent (comme les trois grandes religions monothéistes). Pour se tatouer tout en respectant la religion, les femmes ont acquis un grand savoir faire du henné, qui laisse des dessins éphémères sur la peau.

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Henné

D’abord utilisé pour différencier les différentes tribus, l’art du tatouage berbère s’est lié étroitement à l’ensemble des rites païens de magie et sorcellerie dont certaines campagnes sont toujours imprégnées. Par exemple, le tatouage appelé « el-âyacha » (« celui qui fait vivre »), est encore pratiqué par les femmes pour protéger leurs enfants du mauvais sort et éloigner le mauvais œil. Le tatouage a donc une fonction de protection mais aussi de communication entre le monde des humains et celui des esprits.

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Motifs de tatouages berbères

La tatouage tribal est le plus répandu dans les pays d’Afrique subsaharienne. Il est fréquemment effectué par scarifications.

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Exemple de tatouages par scarification. Ils peuvent aussi recouvrir le corps.

Selon les pays et les tribus, le tatouage a plusieurs significations. Dans certaines cultures il a pour but d’embellir, dans d’autres il est le symbole du passage d’un état à un autre, comme, par exemple, le mariage ou le passage de l’adolescence à l’âge adulte.

Chez les Sarakole d’Afrique Occidentale, les jeunes filles se faisaient tatouer les gencives en bleu ; pratique que l’on retrouve au Mali où les femmes tatouent leurs bouches et leurs lèvres, comme symbole de leur identité culturelle.

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Mali

Chez les Konkomba du Togo du Nord, les hommes et les femmes avaient le torse scarifié. Ces “agressions corporelles”  doivent fortifier la personnalité et le caractère de celui qui les subit. C’est un rite important.

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Scarifications corporelles

Le tatouage américain : né bien avant la colonisation

En Amérique du Sud, les premiers tatouages viendraient des Mayas, hommes et femmes, qui avaient pour coutume de s’encrer jusqu’à la taille. Aux prêtres revenaient le privilège de pouvoir recouvrir entièrement leur corps de tatouage afin de se rapprocher des Dieux.

En Amérique du Nord, la pratique du tatouage étaient fortement répandue et remplaçait parfois l’habillement, avec la peinture corporelle. Chez les Indiens (tels que les Sioux ou les Iroquois), le tatouage désignait, en plus de l’appartenance à une tribu, un rang social, l’accomplissement d’un acte de bravoure… Si ces tatouages n’ont plus la même signification aujourd’hui, les descendants de ces tribus peuvent en arborer fièrement les symboles.

Le peuple inuit des zones arctiques de l’Amérique était aussi très porté sur le tatouage. Selon leurs croyances, une femme non tatouée ne pouvait trouver la paix après la mort. Quant aux hommes, ils étaient tatoués en fonction de leur nombre de prises et donc de leur contribution à la tribu. Un homme très tatoué était un homme avec beaucoup de prestige.

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Alethea Arnaquq-Baril est une réalisatrice de films originaire d’iqaluit au Nunavut. Elle a décidé de renouer avec ses origines en se concentrant sur la réalisation de documentaires culturels inuit et en se faisant un tatouage traditionnel. 

Même si les significations originelles de certains tatouages peuvent avoir disparu par faute de différentes tentatives d’unification de la culture par les Européens ou les Américains, de nombreuses personnes continuent à porter ces tatouages traditionnels pour se réapproprier leur culture et leur identité.

Le monde est rempli de beaux tatouages à admirer. Mais rappelez-vous avant de passer sous l’aiguille que si ça appartient à une culture qui n’est pas la vôtre, alors vous n’avez pas d’excuse pour vous l’approprier.

 

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