Trop jeunes, trop maigres

Pour les agences, il faut qu’elles soient toujours plus jeunes, et toujours plus maigres, ces filles-mannequins que l’on voit défiler et qui apparaissent sur les magazines. Aussi jeunes que 13 ans pour certaines, les voilà propulsées dans un monde d’adulte, où elles pensent s’en sortir mais se font souvent exploiter. Est-ce normal, alors qu’on est encore qu’une enfant, de se prostituer pour un idéal toujours plus inatteignable de la beauté ? Certains diront que oui.

En octobre 2015, Sofia Mechetner, jeune israélienne âgée de 14 ans, était choisie pour ouvrir le défilé Dior. En 2016, Lily-Rose Depp, fille de Johnny Depp et Vanessa Paradis, à 17 ans, devenait l’égérie de Chanel. Le fils de Victoria et David Beckham, Romeo, apparaissait déjà à 12 ans dans des publicités pour la marque Burberry. Ce phénomène n’est pas vraiment nouveau : en 1980, Brooke Shields était en couverture du Vogue américain, à 14 ans. Agée également de 14 ans, Kate Moss posait déjà pour ses premières photos. Et c’est à l’âge de 15 ans que Naomi Campbell commençait sa carrière.

« Avant qu’elle ouvre Dior, elle nettoyait des maisons avec sa mère. Si elle n’est pas trop jeune pour faire du nettoyage, je ne pense pas qu’elle soit trop jeune pour défiler », répondait Rotem Gur, l’agent de Sofia Mechetner, aux critiques. Tout à fait normal, donc. Mais alors pourquoi utiliser des filles de plus en plus jeunes ? Pour la nouveauté, cette fraîcheur et cette minceur que l’on ne peut obtenir avec une femme. Et avec l’augmentation incessante du nombre de filles « découvertes », il n’y a finalement que l’embarras du choix.

« C’est de cette manière que les gens veulent voir les vêtements. Ils veulent les voir sur des filles comme ça, et ils arrivent à s’identifier même s’ils ne font pas partie de la même génération. Ces filles, elles sont jeunes, et dans le moment. La mode vit dans le moment », explique Karl Lagerfeld, directeur artistique pour Chanel et Fendi. Marc Jacobs, créateur de sa marque éponyme, évoque quant à lui « la pureté de la jeunesse non souillée ».

Si le problème réside bien sûr dans le fait qu’il est étrange que des gamines de quinze ans représentent dans leurs photos et sur les podiums des femmes de trente, ce qui est aussi alarmant, c’est la manière dont ces filles sont traitées, surtout par leurs agences. Les mannequins ne sont pas des employées, mais des contractuelles, et peu de règles définissent leur statut, et c’est encore pire quand elles ne sont pas majeures. Catapultées dans un monde d’adultes, aux journées de seize heures, remplies de stress et de pression pour être plus mince et encore plus belles, ces filles se retrouvent face à de nombreux autres problèmes.

La compétition avec les autres, l’apparence trompeuse de certaines personnes qui sont là « pour les aider », les actes inappropriés de photographes ou de créateurs qui n’en ont que faire d’avoir une fille de quinze ou trente ans en face d’eux. En témoignent par exemple les nombreuses accusations de pédophilie contre David Hamilton, célèbre photographe anglais, qui aurait abusé de jeunes filles mineures (il parlait souvent de son amour pour “l’âge de l’innocence”, comme ici dans une interview pour Gala), et appréciait les mettre en scène de manière osée. Ou encore le film de Nicolas Winding Refn, The Neon Demon, qui met en scène une jeune mannequin, Elle Fanning, qui tombe sous les crocs jaloux de quelques de ses collègues un peu plus vieilles et qui n’acceptent pas sa réussite.

Une situation inextricable

Le problème est si important qu’à New York et à Londres, il a été décidé d’une limite d’âge pour les mannequins défilant aux Fashion Weeks : il faut désormais avoir seize ans pour défiler. De plus, à New York, les filles de moins de dix-huit ans doivent obligatoirement posséder un permis de travail spécial pour les mineurs, qui confirme qu’elles ne travailleront pas au-delà d’un certain nombre d’heures par jour, et qu’elles auront des pauses pour se reposer et manger. En réalité, cette règle n’est pas vraiment observée. Trop de paperasse, certainement. L’absence de syndicats nationaux dans les pays les plus concernés présente un problème, car les mannequins ne sont pas représentés et leurs droits ne sont pas respectés. Ces droits sont soi-disant protégés par les agences de mannequins, qui sont toutefois souvent là pour récupérer leur part du butin et faire leur business.

Alors, si jeunes, les mannequins ne peuvent plus grandir. Au moment où elles devraient se développer, physiquement et mentalement, elles restent coincées dans des idéaux improbables et inimaginables les contraignant à rester dans un corps d’enfant, et elles sont d’autant plus sujettes aux troubles alimentaires, la dépression, l’anxiété, l’abus de substances illicites. Si répéter que le mannequinat n’est pas une industrie du bien-être n’est pas un scoop, en revanche cela pose des questions sur le futur de la mode et de la représentation de celle-ci.

La société a changé, tout simplement. Elle préfère les androgynes, ces filles qui ressemblent à des garçons, sans formes mais qui se doivent d’être sensuelles (même à quatorze ans). Les filles deviennent plus recherchées que les femmes, même si elles sont plus rares. Comme le souligne Ashley Mears, sociologue : « Il y a quelque chose de banal, d’un peu trop accessible et de bas de gamme dans les courbes ».  Et dans un monde où une bonne carrière dure maximum cinq ans, il est essentiel de tirer son épingle du jeu, quitte à mettre en danger sa propre santé.

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