Cadillac, un Stupeflip en version (très) originale

© Pierre Martial

Échappé de la mythique écurie du Stupeflip Crou, l’incontrôlable Cadillac défend actuellement son premier album solo sur quelques scènes françaises. Nous étions à la Rock School Barbey de Bordeaux le 6 décembre dernier : petit compte rendu de cette soirée pas comme les autres.

Stupeflip et la scène, c’est une longue histoire d’amour et de haine. Formé au début des années 2000, le groupe alternatif le plus atypique de sa génération, mélangeant rap, punk, pop et variété, s’est illustré à nombreuses reprises sur les scènes parisiennes et françaises autour de concerts bordéliques mais galvanisants. Rapidement, un culte naît autour de cette “religion du stup”, vraie fausse secte à l’univers enfantin et singulier. Derrière cette mythologie, trois acteurs et personnages principaux : King Ju, Cadillac et MC Salo, formant une fine équipe, reflet d’une jeunesse désabusée au sarcasme salvateur. Des trois, le plus excité reste Cadillac, terrifiant alter-ego de Bruno Candida / Stéphane Bellanger, comédien à l’humour très conceptuel et jusqu’au-boutiste.

Bruno Candida lors d’une de ses pastilles vidéos réalisée lors de l’élection présidentielle de 2012. © YouTube

Après quatre albums, dont le dernier à été entièrement financé par un crowdfunding très lucratif démontrant ainsi une fois de plus l’amour et la détermination des fans pour le groupe, celui-ci s’octroie une pause depuis l’an dernier. Marqué surtout par une absence de tournée pour défendre son dernier bébé, le projet entre dans une stase qui n’est ni la première ni certainement la dernière.

C’est sur ce hiatus qu’est apparue la nouvelle cet été : une petite flopée de dates hexagonales pour un dénommée “C4d114c”, membre du Stupeflip Crou, dont l’album, Originul, déboulait presque sans prévenir le mois dernier dans une relative discrétion, avec un clip prometteur.

Le rendez-vous est donc pris pour le cinquième concert de la tournée qui a lieu le 6 décembre à la Rock School Barbey, salle intimiste emblématique de Bordeaux, plus de 16 ans après le passage remarqué (des autocollants de l’époque marquent encore certains murs de la salle) du collectif au complet.

Pas comme les zot’

D’emblée, ce qui marque à l’arrivée devant la salle, c’est la longue queue, inhabituelle, pour rentrer à l’intérieur. L’occasion de faire un premier tour d’horizon des profils présents : une majorité de trentenaires, pour un public allant de 15 à 45 ans, arborant quasiment tous des t-shirt, vestes et bonnets à l’effigie du crou, du simple logo Stupeflip au visage ricanant de King Ju. Au fil des discussions, on comprend vite que beaucoup n’en sont pas à leur premier concert de la bande, loin de là, et que la plupart suivent même le groupe depuis ses débuts.

© Pierre Martial

Après une première partie détonante (Astaffort Mods, side-projet décapant de l’artiste aquitain Zorro du Cul, transposition gasconne très réussie des Sleaford Mods), changement de plateau devant une foule dense et compacte. Sur scène, un mystérieux individu à la silhouette familière s’affaire, le visage masqué. Les rumeurs commencent à aller bon train : est-ce King Ju, venu filer un coup de main à son acolyte sur scène ? Présent dans deux chansons du disque, le doute subsistera tout le long du concert.

© Pierre Martial

Entouré d’un bassiste et d’un guitariste déguisés selon les codes du groupe, la silhouette de l’énigmatique inconnu trône au milieu de la scène lorsque le concert débute, le fameux masque en demi-lune de Cadillac vissé sur la tête son entrée avec le playback du speech autour du spectacle de Casimir, sommet délirant du disque Stup Religion, en fond sonore. Peu à peu, la piste se désynchronise et déboule, sur le tonifiant C Guignol, le nouveau Cadillac, le vrai, yeux postiches exorbités et look à mi-chemin entre le Christ et l’archétype du savant fou.

Sous ce flow souvent hurlé, au rythme imparable et à la gouaille légendaire se cache des textes ciselés, tour à tour poétiques et cinglants, ironiques et sensibles.

Fer l’umour, pas la guerre

En effet, si celui qu’on a essentiellement découvert à travers The Cadillac Theory sur le premier album du groupe a su garder son penchant pour le mauvais goût et les sujets scabreux, il reste toujours chez lui cette part de sincérité et de confession unique, trahissant un individu parfois meurtri, blessé par la vie, se cachant derrière les masques comme autant de pansements et d’armures pour affronter le monde moderne.

Aussi à l’aise dans des thématiques adultes que liées à l’enfance ou l’innocence, Cadillac joue des mots et des idées comme trop peu d’artistes s’y risquent encore, à l’image de Fer et surtout de L’umour fou, festival de jeu de mots et de contrepèteries, qui n’est pas sans rappeler Pierre Repp, Desproges ou encore Raymond Devos.

© Pierre Martial

Les morceaux les plus efficaces du disque défilent les uns après les autres (A.k.a., Débile, Coca Cola, Ego Slave) ponctués par des interludes mélodiques sur fond de synthétiseurs ultra-cheap (23, Ok, Interlude 93) et des blagues à moitié improvisées, n’ayant pas peur ni du ridicule (dans lequel il ne tombe jamais), ni des moments de silence et de flottements, laissant entrevoir un personnage qui, derrière son exubérance, ne triche pas.

J’ai l’air de broyer du noir.
De penser qu’au désespoir.
De n’aimer que le soir et les cauchemars.
C’est vrai.
J’existe pas.
Tout ça c’est des histoires.
J’t’emmène te balader.
Réfléchir sans miroir.

– SPDC

A une époque où le moindre rappeur citant un écrivain du XIXe (sans prendre la peine de l’avoir compris ni même lu) est perçu comme un génie sur les réseaux sociaux, la porte ouverte par Cadillac fait beaucoup de bien, agissant comme un coup de pied dans la fourmilière, ravivant l’authenticité, l’humilité et la finesse d’esprit qui fait depuis bien trop longtemps déjà souvent défaut aux artistes de la nouvelle génération.

Tes paupières sont lourdes
Le regard dans le vide
Y’a plus d’horizon
A quoi tout ça, ça rime
C’est quoi la chanson ?
Tout seul t’es pas heureux
A deux t’es malheureux
L’amour c’est comme la mer
On s’y perd
Les portes de l’oubli s’ouvrent devant toi
Tu t’en rappelles ?
Tu t’en rappelles pas ?
Les portes de l’oubli s’ouvrent devant toi
Et toi t’es là

– A.k.a.

Alternant entre productions clinquantes et curiosités DIY chères au crou, le chanteur-guitariste ravi ses fans, entre medley nostalgiques (Stupeflip Vite/Stupeflip/1993) et enchaînements plus étonnants (Rétroviseur/SPDC). Tantôt dans la confession, tantôt dans la blague plus ou moins graveleuse, il reste un personnage indéfinissable, agitateur débordant d’humanité auquel il est difficile de ne pas s’identifier. Plutôt loquace, il titille l’audience, tend le micro régulièrement vers les premiers rangs chauds bouillants afin d’entendre ce qu’ils ont à dire, part en vrille sur l’actu (les gilets jaunes) et démontre, surtout, une joie immense d’être là.

© Pierre Martial

Sur la fin, la tension monte, les pogos, slam et autres stage diving se multiplient, Cadillac décuplant les expulsions de glaires et finissant le concert le micro enfoncé dans la bouche jusqu’à la limite de l’étouffement. L’interminable final tout en ralenti et decrescendo de X , s’étendant sur plus de vingt minutes sur disque et à peine moins sur scène, vient clore ce set unique qui en dit long sur le côté radical et provocateur du bonhomme.

Au final, des sourires sur tous les visages pour un concert à l’image du disque et du personnage : épuisant mais totalement jouissif.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

4 commentaires
  1. Ç’ est quand-même un personnage mon fils !Il me surprend encore tous les jours mais je suis malgré tout fière des articles publiés à son sujet.,et je lui souhaite succès pour ce premier album.

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