Rencontre avec Alain Chamfort : « À l’heure de la réalité augmentée, on nous déshumanise de plus en plus »

Avec Le désordre des choses, Alain Chamfort nous livre un puzzle où toutes les pièces renverraient à une facette de l’artiste. Une dizaine de titres laissant la part belle à la mélancolie viennent compléter une discographie s’étalant sur presque cinquante ans. On a rencontré l’artiste dans le cadre de sa tournée.

Le désordre des choses, qu’il dit être probablement son dernier album, nous a arraché quelques larmes. Derrière le rythme entraînant des mélodies, composées par Alain Chamfort, se cache une profonde mélancolie, accentuée par la délicatesse des mots écrits par Pierre-Dominique Burgaud. Lors de l’entretien, l’artiste n’est jamais gêné par aucune question, répondant avec malice au moment d’évoquer son album de duos de 2012. Son élégance est peut-être là. Après une heure de discussion, une chose est sûre, Alain Chamfort est bien plus que l’image de dandy qu’on lui accole.

Le désordre des choses, titre de l’album et d’une chanson, laisse une belle place au hasard. À quel moment est venu ce titre ?

Cela s’impose naturellement en fonction du titre des autres chansons. Le titre est à l’image de l’album puisqu’on retrouve des propositions multiples. Cela cadrait bien avec ce que l’on ressent dans les vies qu’on mène actuellement.

Il peut faire penser au titre du dernier album de Christophe, Les vestiges du chaos. On peut tracer des parallèles avec le parcours de cet artiste et le vôtre. Comme vous, il a pris le virage électronique dans les années 1970 et vos derniers disques respectifs sont des pièces majeures dans vos discographies.

Effectivement, on peut faire la comparaison. Je suis assez proche de sa démarche même si Christophe est davantage dans des propositions cinématographiques. Il utilise beaucoup de termes liés à l’image, aux films. Je suis moins là-dedans. Nous avons tous les deux une histoire qui commence à dater. Ce n’est pas forcément le cas de tous les artistes. Certains, une fois qu’ils ont trouvé un lieu qui leur convenait, s’installent confortablement en évitant les risques. Nous, nous continuons à conserver un goût pour l’évolution de la musique, du son.

Si vous n’écrivez pas vos textes, j’imagine que vous intervenez dans le processus d’écriture.

Sur ce point, une autre chose me différencie de Christophe. En effet, je suis beaucoup moins surréaliste dans les textes. Je suis davantage dans la réalité, dans la volonté d’explorer les travers de nos âmes. Même s’il y a une posture esthétique, il n’y a pas du tout de cynisme. J’aime bien travailler avec des gens que je connais depuis longtemps pour tenir compte de ce que je suis. C’est la deuxième fois que nous travaillons ensemble avec Pierre-Dominique Burgaud, mais on se connaît depuis une vingtaine d’années. Les liens d’amitié que nous entretenons depuis plusieurs années nous permettaient d’avoir une certaine franchise l’un envers l’autre.

Ce dernier album est très émouvant. Il ressemble à une balade élégiaque, comme si une boucle se bouclait. Comment voyez-vous votre discographie aujourd’hui ?

Je ne sais pas trop. Ce sont de choses qui se mettent en place de manière presque inconsciente. On essaie d’être à l’écoute de ses intuitions, de ses envies et de ce qu’on devient. On trace un chemin sans trop s’en rendre compte. Quand je fais des concerts, j’aime bien revenir sur des chansons que je n’ai pas entendues depuis pas mal de temps. On tente de retrouver une cohérence pour que les gens puissent établir des repères.

Le premier titre de l’album, Les microsillons, est une délicate attention aux rides, symbole du temps qui passe. La musique est très épurée, principalement composée des accords d’un piano, et se termine sur une chorale de murmures. Je trouve que ce morceau s’inscrit dans le prolongement de votre précédent disque que vous vouliez appeler On meurt, dans un premier temps. C’est une réponse à la maison de disque ?

Je n’ai pas réfléchi de cette manière mais on peut le voir comme ça. Pour On meurt, je voulais l’écrire avec un point d’exclamation. Ce n’était pas une affirmation mais une incitation à se réveiller. Cette idée a effrayé tout le monde (rires). Il faut toujours faire des concessions un peu stupides. Dans la presse, certains ont dit que le fait d’assumer le temps qui passe était devenue une recette pour moi. Cette donnée fait partie de moi. Je m’adapte comme tout le monde et j’entreprends une étape qui n’est pas des plus agréables. Mettre Les microsillons à la première place de l’album, c’était pour ne pas qu’elle se dilue. J’aime beaucoup cette chanson.

En attendant est à ce titre particulièrement touchant, puisque les moments de joie peuvent très bien être balayés par la mort. Ce qui déstabilisant chez vous, c’est cette dichotomie entre la mélodie entraînante de la musique et la mélancolie des mots. Comment ressentez-vous cela ?

C’est une chose qui me définit assez justement, je me sens profondément comme ça. D’ailleurs, c’est comme ça que Pierre-Dominique Burgaud me perçoit. C’est une acceptation de soi par rapport à, non pas ce que les gens ressentent de vous, mais une réalité que l’on perçoit. Le caractère de Manureva était déjà dans cette évocation. Les musiques, même si elles sont énergiques, ont toujours quelque chose harmoniquement qui vient atténuer ce mouvement.

Le clip d’En attendant met en scène Vincent Lindon dans un style proche des screen tests d’Andy Warhol. Qu’est-ce qui vous intéresse chez cet acteur ?

Vincent a réussi à échapper à des évidences. Il fait des choix, de vrais engagements. Je ne trouve pas que ce soit un acteur opportuniste, il a décidé de mettre son art dans un engagement citoyen. Il a été très rapide dans sa réponse. Il m’a dit qu’il n’y avait pas beaucoup de gens dans la musique qu’il aimait bien. Ceux qu’il aime, c’est Jacques Dutronc, Christophe, Étienne Daho et il y en a sûrement d’autres. C’était un joli retour de sa part que d’accepter ma demande.

À vos débuts, vous avez travaillé avec Claude François. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

Ce qui m’avait séduit en lui, c’est que l’on avait des points de convergence, comme la musique noire américaine, un certain goût du spectacle. Claude était un musicien, il n’avait pas suivi de grandes formations mais il maîtrisait le violon et il avait un vrai sens du rythme. Au niveau du caractère, nous étions très différents. Ce qui était peut-être le plus beau chez lui, c’était cette idée d’aller au bout. Il avait une vision complète du processus de création et son exigence n’était pas du tout superficielle.

Serge Gainsbourg est aussi une personne intéressante dans votre parcours. Il a écrit les paroles de votre plus grand tube Manureva. C’était plus proche de votre univers que les morceaux de Claude François ?

Bien souvent Claude était motivé par le fait d’avoir du succès. C’était sûrement lié à l’opposition assez ferme de son père à ce qu’il faisait. Il voulait démontrer qu’il avait fait le bon choix. Alors que Serge était davantage animé par un choix esthétique. Il voulait être reconnu pour la qualité de ce qu’il faisait. Ceci dit, il a parfois dévié de cette ligne notamment au moment où je l’ai approché, puisque c’était la sortie de Sea, sex and sun, pas vraiment l’apogée de sa création (rires).

Dans beaucoup d’articles, le début des années 2000 est décrit comme difficile pour vous. Était-ce vraiment le cas, selon vous ?

Mais non, c’est ça qui est drôle. C’est terrible parce que je ne me suis jamais exprimé dans ce sens-là. Il y a l’idée que passer par une lourde épreuve me rendrait plus vendeur. Tous les signaux indicateurs étaient au rouge depuis longtemps. Le marketing avait pris les commandes de l’industrie musicale et on ne trouvait plus aucun directeur artistique dans les maisons de disques. Tous les groupes de boys band s’enchaînaient et cette déviance était extrêmement visible. J’ai bien senti que je n’avais plus ma place. Après avoir quitté Sony, je m’étais résolu à changer de fonctionnement, à écrire probablement davantage pour les autres. Mon contrat chez Delabel n’a duré que quelques mois, j’ai été récupéré par des gens qui étaient là pour faire le sale boulot en appliquant un plan social. On m’a rendu mon contrat au bout de trois ou quatre mois. Grâce à mes années précédentes qui m’ont permis de construire quelque chose, j’avais un espace pour m’exprimer donc je n’étais pas le moins bien loti.

Alain Chamfort © Julien MIGNOT

Lors des interviews, on ressent comme du regret dans la conception de l’album de duos en 2012. Aujourd’hui, comment trouvez-vous ce disque ?

Quand Universal Music m’a contacté pour cet album de duos, je leur ai dit tout de suite que ça me semblait réchauffé. J’ai suggéré quelques noms d’artistes féminines internationales pour ouvrir les choses et c’était trop compliqué pour eux parce que ça devenait un vrai travail. C’était plus simple de me proposer Jenifer, Élodie Frégé, des artistes du label en fait. C’est juste par facilité. Après ils m’ont reproché de ne pas le défendre mais qu’est-ce que je devais répondre face à des journalistes qui sentaient l’opération commerciale ? Ce n’était pas la peine de cacher la vérité. Quand je suis revenu au label, ça n’a pas duré longtemps (rires). Je n’avais pas de raison de défendre un projet pour lequel je traînais des pieds.

La pudeur est un trait de votre personnalité que l’on pourrait dégager. Votre autobiographie Intime évoquait déjà ce rapport compliqué avec l’exposition médiatique et Le désordre des choses semble prolonger cette route. C’est l’âge qui bouscule les comportements ou l’assurance renforcée par près de 50 ans de carrière ?

Avec le temps, on accepte de se présenter aux autres tels que l’on est. Le temps m’a façonné et il n’en reste pas assez pour me changer véritablement. Quand je fais de la scène aujourd’hui, je n’arrive pas comme Mick Jagger (rires) ! Cela peut aussi bien séduire que refroidir, mais je ne recherche pas l’unanimité.

À ce propos, les journalistes vous collent facilement l’image de dandy. Il me semble que c’est une facilité qui se résume à un simple jugement d’apparence. J’ai l’impression de vous voir étranger au calcul, au cynisme. Pas sûr qu’un dandy peut chanter Palmyre

Vous avez raison, ça commence à sentir le réchauffé ces étiquettes. Ceci dit, je suis assez content des retours de la presse sur cet album.

C’est presque unanime…

Il y a une exception, la critique de Valérie Lehoux [journaliste à Télérama, ndlr]. Elle est très dubitative et a émis beaucoup de réserves sur l’album. Elle s’est retrouvée un peu isolée face à une majorité de critiques plutôt favorables. Après, c’est la liberté du travail de critique mais j’étais un peu surpris car ses arguments n’étaient pas très explicites sachant qu’elle a utilisé les mêmes arguments, à l’inverse, pour Dominique A.

Vous lisez donc les critiques ?

Oui, bien sûr. Je les prends pour ce qu’elles sont. Quand elles sont favorables, ça me fait plaisir et quand elles ne le sont pas, cela m’interroge. Je préfère aller dans le sens de la majorité, cela reflète quelque chose de plus juste que les cas particuliers qui expriment un sentiment contraire.

Votre dernier album se conclut par une chanson intitulée Linoleum. Elle est d’une grande noirceur dans le texte et l’ambiance musicale est très pesante. Elle se termine ainsi : « Je n’ai de sensible et beau, plus le moindre atome ». Pouvez-vous revenir sur cette fin ?

À l’heure de la réalité augmentée, on nous déshumanise de plus en plus. Il n’y a plus de place véritablement pour l’expression de la sensibilité. Si on écoute vraiment le fond de ce que l’on est, on va à l’encontre dans notre vie au sein de la société. On nous demande simplement de participer à la marche économique, la part autre est de plus en plus faible. C’est une projection à très court terme de ce qu’on attend de nous.

Je préfère ne pas croire à cette idée de dernier album donc quels sont vos projets pour la suite ?

Pour l’instant, la tournée nous occupe beaucoup. Ça permet de faire de jolies choses sur scène pour une année encore, avec cet album. J’ai été approché pour envisager de faire une tournée avec un orchestre philharmonique. C’est une idée qui me séduit et cela ne dépend pas d’un nouvel enregistrement. Honnêtement, sur le plan discographique, je ne sais pas du tout. Je suis en fin de contrat avec ma maison de disque et je ne sais pas encore ce qui va se passer.

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