Le retour de l’alien Benjamin Clementine

Deux ans après avoir fait son introspection dans At Least For Now, Benjamin Clementine se tourne désormais vers le monde : celui d’aujourd’hui, peuplé de voyageurs et d’étrangers. I Tell A Fly, deuxième album, révèle un artiste venu d’ailleurs.

Artiste déniché dans la rue et détenteur du Mercury Prize pour son premier album, Benjamin Clementine ne cesse de fasciner. Avec I Tell A Fly, il s’impose comme créateur tout puissant de sa musique : compositeur, interprète et producteur. L’album dans son ensemble (chansons, production et dessins) est signé par le démiurge “Benjamin Sainte-Clementine”. Cette oeuvre, complètement sienne, montre les traits de génie dont il fait preuve.

Un alien doté de capacités extraordinaires

An alien of extraordinary ability” (“un migrant doté d’un grand talent”), c’est la mention qui figure sur le visa de monsieur Clementine. Si cette catégorisation montre simplement que Benjamin Clementine détient un visa d’artiste, la formulation l’a tout de même surpris au point qu’il la transforme en chanson. Jupiter raconte l’histoire d’un alien, au sens de l’extraterrestre cette fois-ci, nommé Ben.

 

Benjamin est un alien : voici le point de départ de I Tell A Fly. Tout au long de l’album, Benjamin Clementine utilise son expérience personnelle comme un prisme pour voir le monde afin de comprendre deux univers sans cesse en confrontation : l’intériorité et le monde qui nous entoure.

Influencé et inspiré

Benjamin Clementine fait sa propre musique, une musique unique et reconnaissable entre mille par la combinaison d’un piano et d’une voix inimitables. Mais I Tell A Fly est aussi empreint des influences nombreuses et variées de l’artiste. Benjamin Clementine allie dans sa musique Isao Tomita, Claude Debussy et Erik Satie, pour n’en nommer que quelques uns. Sa playlist Spotify au titre si poétique, Bohemian Butterflies, en recense d’autres : Nina Simone pour la voix, Léo Ferré pour les paroles, Jimi Hendrix pour la virtuosité…

Benjamin Clementine a été très touché par l’album Snowflakes are Dancing (1974) d’Isao Tomita, qui contient des arrangements au synthétiseur des compositions de Claude Debussy. La fascination est allée jusqu’à le pousser à trouver la perle rare : un synthé Fender Rhodes Chroma Polaris, trouvé dans le studio de Damon Albarn lors de sa collaboration sur Hallelujah Money. Utiliser cet instrument est le meilleur moyen de dépasser les limites qu’un piano peut présenter. L’artiste peut alors s’épanouir et pousser l’expérimentation au plus loin.

L’album n’est cependant pas uniquement joué au synthé. C’est le subtil mélange du piano et du synthétiseur qui donne tout son intérêt à ce nouvel opus. Paris Cor Blimey est un titre principalement joué au piano. Il commence avec des arpèges qui se déroulent avec volupté et se termine sur un Clair De Lune désarticulé et distordu. Là se trouve le principe référentiel subtil et très complet de Benjamin Clementine : à l’hommage décalé à Debussy vient s’ajouter la référence à Tomita, qui désarticule la composition initiale. Benjamin Clementine vient faire le lien, il rétablit l’équilibre entre ces deux références très liées mais aussi opposées : l’une très classique, l’originale et l’autre très moderne et avant-gardiste.

I Tell A Fly, comédie humaine

What’s going on ? Que se passe-t-il ? Telle est la question que l’artiste se pose sans cesse face au monde. Benjamin Clementine le met en musique et en paroles – voire en poésie – et illustre ainsi la comédie humaine du XXIe siècle. I Tell A Fly nous offre en effet un regard panoramique et perçant sur notre manière d’être au monde. Dans God Save The Jungle, ce sont les portes de la Jungle de Calais qui nous sont ouvertes avec cynisme : “Bienvenue dans la Jungle, mon cher”, voici l’invitation de Benjamin Clementine à entrer dans une réalité humainement intolérable.

I Tell A Fly nous offre un regard panoramique et perçant sur notre manière d’être au monde.

Dans Phantom of Aleppoville, deux thèmes apparemment sans lien sont évoqués : le harcèlement scolaire et les réfugiés. C’est la fascination de Benjamin Clementine pour les travaux du psychiatre Donald Winicott qui révèle la liaison : réfugiés et enfants subissent le même sort, celui de la persécution constante et le sentiment de n’être à sa place nulle part. L’errance est donc partout, sous nos yeux aveuglément ouverts.

 

Benjamin Clementine a su capter l’essence de l’humanité, qu’il résume en quelques vers. La poésie cruelle de l’artiste se mêle à sa voix puissante et aux arpèges debussiens du piano dans le titre Quintessence :

“Somewhere beyond the iron fence
Lives the good heart of all men
But due to nature’s bothering heights
A man must show no glimpse of gain nor fright

They say you must become an animal
Or the animal to protect us
The good animal and so we go to war”

“Quelque part derrière la clôture de fer
Vit le bon coeur de tous les hommes.
Mais à cause d’une nature se souciant de la grandeur,
Un homme ne doit montrer ni étincelle, ni gain ni peur.

Ils disent que tu dois devenir un animal
Ou devenir l’animal qui nous protège
Le bon animal, et ainsi nous partons en guerre.”

 

L’étranger qui voyage

© Micky Clement / Universal

 

Benjamin Clementine, alien en ce monde, note ce qu’il s’y déroule : la Jungle de Calais, l’errance des réfugiés, le harcèlement… Ces thèmes sont tous liés par la figure de l’étranger, du voyageur. Il est l’alien mais aussi celui qui nous est si méconnu qu’il pourrait venir d’une planète lointaine, au hasard, Jupiter. Il offre ce regard lointain et distant mais tellement juste. Ce regard est celui de l’artiste, du musicien, du poète, du rêveur.

L’étranger c’est lui, c’est nous tous.

I Tell A Fly débutait sur le mot “alien” dans Farewell Sonata. Il s’achève sur le mot “rêveur” dans Ave Dreamer. La pochette de l’album est assez révélatrice du l’idée globale qui ressort à l’écoute : le rapporteur, instrument fin de mesure mathématique, cible l’oeil de l’artiste. Mais la vaine tentative de mesurer l’oeil de l’alien montre que ce regard qui révèle le monde se situe au-delà du domaine du mesurable. Dans notre société gérée par les algorithmes, où chaque individu est associé à des chiffres, où les émotions et les pensées sont catégorisées, il reste peu de place pour ceux qui pensent hors du cadre.

Alors toi le rêveur qui l’écoute, Benjamin Sainte-Clementine te salue. Ave le rêveur, Ave l’alien, Ave l’étranger.


I Tell A Fly, de Benjamin Clementine, © Barclay, sorti le 29 septembre 2017

Noémie Villard

Bordeaux

Rédactrice en chef de la rubrique musique et étudiante en master numérique à Bordeaux. Passionnée de musique et de photo.