Rembobinons – Derrière le masque de DOOM, Daniel Dumile

Wiesenland, 2011

Entre les références musicales qui prennent la poussière depuis des décennies et celles qui sortent chaque jour, il est parfois difficile de s’y retrouver et de se construire une culture underground. Chaque mois, Maze va rembobiner ses cassettes et vous dévoiler de nouveaux horizons sonores.

Daniel Dumile, plus connu sous le nom de MF DOOM, apparaît en public uniquement caché par un masque de fer. Cynique et toujours surprenant, MF DOOM a développé au cours des vingt dernières années un univers musical qui continue d’inspirer les plus grands rappeurs de Mos Def à Nas en passant par Wu-Tang Clan.

Révélant chaque semaine un titre de son nouvel album, The Missing Notebook Rhymes qui sortira intégralement ce 14 novembre, Daniel Dumile attise depuis le début du mois d’août sa grande communauté de fidèles. Les quatre titres déjà sortis sont caractéristiques de l’identité artistique de MF DOOM ; on y retrouve des samples de scène de cartoons, des rimes moqueuses et une pochette directement issue des comics. Profitons de cet album à venir pour ré-explorer ou découvrir la discographie de celui souvent surnommé « our favorite rapper’s favorite rapper ».

KMD : insolente adolescence

Avant de devenir MF DOOM, Daniel Dumile était Zev Love X, producteur et rappeur du groupe KMD composé de son frère Dingilizwe (Subroc) et du rappeur Onyx, fondé en 1989.

Influencées par celles du groupe hip hop A Tribe Called Quest, les chansons de KMD abordent avec la même nonchalance les premières soirées, les filles, et les problèmes sociaux, le quotidien de ces jeunes garçons. KMD détourne avec humour les stéréotypes racistes américains. Ainsi, la couverture de leur deuxième album Black Bastard, où l’on voit la caricature d’un homme noir lynché et pendu, pend littéralement les clichés véhiculés sur la communauté afro-américaine. Ce qui distingue toutefois KMD des autres groupes est la simplicité de la dénonciation, sur fond instrumental adolescent fait de samples de cartoons.

Mais la période KMD s’achève brusquement ; en 1993, Subroc meurt dans un accident de voiture et Black Bastard est interdit de sortie commerciale – couverture choquante. Daniel Dumile disparaît de la surface de la terre pendant quelques années.

Le retour du supervilain

En 1997, dans plusieurs cafés newyorkais, un homme masqué multiplie les représentations. Il s’agit de Daniel Dumile renommé MF DOOM, en l’honneur du Docteur Fatalis des Quatre Fantastiques.

C’est peut-être ce masque de fer qui attisa tout d’abord la curiosité. Encore aujourd’hui, Daniel Dumile ne montre plus son visage au grand public que ce soit lors des interviews ou des concerts. Pourtant, d’après MF DOOM, le masque serait peut-être la chose la moins intéressante de sa nouvelle identité. Il servirait avant tout à cacher son apparence qui nous détournerait de l’essence du message transmis. Comme pour les héros masqués des comic strips, l’identité importe peu, ce qui compte, ce sont les mots et les actes.

Stonesthrow Madvillain
Stonesthrow Madvillain

L’univers DOOM

Avec DOOM, Dumile met au monde un univers musical et lyrique inédit qui se développe dans chaque album. Au cours de sa carrière musicale, il a signé des albums sous le pseudonyme de DOOM et aussi sous le nom King Geedorah ou Victor Vaughn. Chaque avatar de Dumile a sa propre personnalité et son propre point de vue. Chaque album ou projet se présente de la sorte comme un microfilm sur le personnage. Ainsi, le flow utilisé par Dumile pour MF DOOM ou Victor Vaughn n’est pas le même, les rimes et les beats non plus.

MF DOOM est le supervilain de tous les rappeurs. C’est le plus cruel de tous; il serait, d’après Dumile, un des seuls rappeurs à avoir la légitimité de « brag » (se vanter) sur ses mérites. Duel, DOOM aime et déteste l’humanité et n’hésite pas à dénoncer la précarité, la violence et la drogue. MF DOOM est probablement le personnage le plus complexe de Dumile, dans la mesure où il apparaît dans la majorité des albums à son nom et en collaboration avec d’autres producteurs tels que Madlib dans Madvillainy (2004).

Les autres personnages de Dumile sont tout autant développés, même si moins d’albums leur sont consacrés. Victor Vaughn, par exemple, est un jeune voyou de 18 ans plus vindicatif et nerveux que DOOM. King Geedorah, lui, est un monstre de l’espace à trois têtes. Son album, Take me to your leader (2003), se veut cosmique présentant le point de vue d’un extra-terrestre sur la bêtise humaine.

Peter Kramer/Getty Images
Peter Kramer/Getty Images

Dumile le génie inconnu  

Daniel Dumile multiplie certes les alias et les projets mais son univers musical reste imprégné par une cohérence indéniable : chaque personnage est marqué par l’humour et le cynisme de Dumile et ses parties rythmiques emblématiques. Il se présente ainsi comme un chef d’orchestre qui assure le bon fonctionnement du monde qu’il a lui-même créé.

Dumile est un producteur prodige qui au cours des années a créé sa propre signature instrumentale. Elle s’articule autour de nombreux collages de samples et des rythmes jazzy directement inspirés de Mingus, Coltrane ou Davis. Sophistiqué et dense, le monde instrumental de Dumile est à l’origine même du processus créatif du rappeur : c’est à partir de ses créations musicales que Dumile développe ensuite son flow. La diversité et la richesse des séries instrumentales Special Herbs (Vol. 1, 2, 3, 4, 4&5, 5&6, 7&8, 9&0), enregistrées sous le nom de Metal Fingers, sont bel et bien les témoins de la complexité de Dumile.

Toutefois, c’est principalement en tant que parolier que Dumile a contribué au rap. Tout particulièrement avec le personnage de DOOM, Dumile a développé avec un humour rarement égalé le concept de « bragging song ». Acerbes et percutantes, les rimes de DOOM sont des critiques cyniques de la société et des autres rappeurs ; Beef Rap est probablement un des exemples les plus emblématiques de son style lyrique :

« Enough about me, it’s about the beats

Not about the streets and who food he about to eat

A rhyming cannibal who’s dressed to kill and cynical

Whether is it animal, vegetable, or mineral

It’s a miracle how he get so lyrical

And proceed to move the crowd like a old Negro spiritual »

Daniel Dumile est considéré comme l’un des meilleurs rappeurs underground. À juste titre. Son renouvellement musical perpétuel continue encore aujourd’hui de surprendre et d’inspirer les rappeurs contemporains. Et nous tous.

Noé Cornuau

Etudiante en M1 de Communication et Médias à Sciences Po Paris; créatrice du site lhistoirecestchouette.com

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