Rencontre avec Grand Blanc – Éthique en Normandie

Alors que leur deuxième album paraîtra le 14 septembre prochain, nous avons rencontré Grand Blanc autour d’une pizza, en banlieue parisienne, entre deux sessions de répétition. Camille, Ben et Korben ont répondu à nos questions, tandis que Luc était dans les tribunes du stade Luzhniki pour France–Danemark.

Vous venez de terminer une tournée de trois mois durant laquelle vous avez ouvert pour Indochine. Comment ça s’est fait ?

Ben : Un peu par hasard, naturellement. Nicolas Sirkis a écouté Grand Blanc et il a bien aimé, du coup il nous a envoyé un mail.

C’est un membre de son équipe technique qui lui a fait écouter. On l’a ensuite rencontré sur la tournée et il était assez fier et content d’avoir réussi à glisser notre disque sur le bureau de Sirkis.

Vous jouez habituellement dans des salles de musiques actuelles dont la jauge varie entre 200 et 1500 personnes. Comment s’est passée l’adaptation aux Zénith, et à des plus grandes salles, notamment Bercy en ouverture et le Galaxy d’Amnéville en clôture ?

B : On est arrivé à Bercy, on flippait de ouf (rires) Finalement, ça s’est bien passé.

Les sets étaient courts, environ 30 minutes, du coup ça fait que t’es tout le temps concentré. Dans une SMAC [Salle de Musiques ACtuelles, ndlr] t’as un rapport direct aux gens, jusqu’à 500, 600, 700 personnes, tu vois les visages. Tu peux aller dans le public, la scène est beaucoup moins coupée de la fosse. Ton interaction est différente, l’expression de ton visage est visible par les gens, on est pas sur un écran géant. Dans un Zénith, c’est beaucoup moins direct, t’es beaucoup moins dans l’expression personnelle. T’es plutôt dans une dimension qui est celle de faire un spectacle.

Je ne saurai même pas dire concrètement ce que ça a changé à la manière de jouer nos chansons mais je sais qu’on l’a changée et progressivement les morceaux marchaient de mieux en mieux.

À l’arrivée, quel est votre ressenti après cette tournée ?

B : C’était une tournée cool en fait. Ça a mis un peu de temps à démarrer pour nous avec cette tournée et ce public. Mais au bout d’un moment, ça a commencé à se passer de mieux en mieux avec les gens. On a commencé à se sentir un peu à notre place, à comprendre ce qu’on faisait là. À jouer notre musique d’une manière un peu adaptée.

Et ce qui est cool, c’est qu’on s’est rendu compte qu’on partageait quand même quelque chose avec Indochine. C’est pas forcément dans l’esthétique musicale, mais c’est juste qu’il n’y a pas beaucoup de groupes qui abordent des interrogations telles que « où est notre place dans le monde ? », le fait de pouvoir être inquiet, parfois triste. Le côté dark d’Indochine, nous on le partage aussi. C’est intéressant  de voir des gens qui aiment se réunir parce qu’ils ont du respect pour la mélancolie, parce que c’est pas très vendeur la mélancolie. Il y avait des moments vraiment touchants. Il y aura toujours des gothiques en province et sur les marches de Bastille à Paris (rires)

Vous avez fait quatre dates en Asie avant de finir votre tournée en 2016, ainsi que deux dates en Russie il ya quelques semaines. Comment ça s’est fait ?

B : Pour la Russie, c’est grâce aux alliances françaises. Ça se fait beaucoup. Ça fait partie des missions des instituts français d’essayer de mettre en relation des groupes français contemporains avec des évènements sur leur territoire. On a fait deux festivals à Moscou (Bowl) et à Saint-Pétersbourg (Stereoleto). Ils sont en lien constant avec les instituts français et ils demandent des groupes français. Cette année, les instituts de Moscou et de Saint-Pétersbourg avaient entendu notre musique et ils se sont dit que ça collerait bien avec la ligne artistique du festival. On était avec pleins de groupes qu’on a appréciés. On se sentait à l’aise dans la programmation de ces évènements. Les gens étaient sympathiques, ils ont eu l’air d’apprécier notre musique.

Pour l’Asie c’était un peu plus mixte. Il y a eu des dates directement demandées par des programmateurs privés. On a couplé avec des dates organisées par des instituts français.

Camille, Ben, Korben et l’ingénieur du son avec des fans à Taipei – © 柯家洋

Korben : Après c’était un peu plus aléatoire selon les pays où on a joué. Par exemple en Chine, on était à Canton – qui est une ville assez ignoble en soi – on avait joué pour un festival de world music. C’était sur une place toute neuve qui n’avait rien à voir avec le reste de la ville, c’était propre avec des pubs anglais et des restaurants de burgers américains. On a joué sur une petite scène installée là pour l’évènement. Il y avait une cinquantaine de Chinois surexcités, ils étaient contents de voir des occidentaux. C’était ultra bizarre.

B : Cinquante Chinois qui ne nous connaissaient pas et qui ont tous voulu faire des selfies. Il y avait une chanson à nous qui était passée dans une pub de Zara en Chine, juste l’instrumentale sans les paroles [Degré Zéro, ndlr]. Les gens avaient entendu la chanson chez Zara et ils voulaient la « Zara Song »

K : Après Hong Kong et Taiwan c’était plus classique. Là c’étaient les festivals qui nous avaient programmé en direct. Ça ressemblait plus à des festivals lambda, à l’occidentale.

B : C’est intéressant parce qu’à chaque fois, ce type d’événement nous permet de constater que l’on devient un groupe de world music l’espace d’une date ou que tu peux arriver dans un pays où le rock’n’roll n’existe pas ou alors à 20% de ce qu’il existe dans ton pays.

Comment s’est passée la période post-premier album ?

B : On a fini la tournée en décembre 2016. Après, Séquences, un programme produit par Arte, nous a invité à faire une captation de nos morceaux à Kerwax, un studio en Bretagne.

C : C’était une belle ligne d’arrivée. On s’est rendu compte que pour un album, il y avait une vie entre le moment où le mix et le mastering étaient terminés, et le moment où la tournée est finie. Tout peut évoluer et tu te rends compte qu’en jouant des morceaux en live, ça ne fonctionne pas forcément et il faut tout réadapter. Quand t’arrives à la fin, c’est comme si t’avais un deuxième album, une deuxième version de ton album, mais vivante. Et là on l’a immortalisée, et c’était bien.

B : Après ça on a eu un petit peu de temps libre, on a recommencé à écrire.

Grand Blanc pour la captation live de Mémoires Vives – © Arte

Comment s’est passée la conception de l’album ?

B : Je crois que les idées qui nous ont guidées au début, c’est que quand on a commencé Grand Blanc, à nos yeux, c’étaient surtout les morceaux qu’on produisait qui étaient valables, et non pas notre aptitude à les jouer sur scène. On avait un peu peur de la scène, on ne s’est jamais considéré comme un groupe de scène. On a mis le temps, et puis avec Mémoires Vives et la tournée, on s’est rendu compte que les gens aimaient vraiment ce qu’on faisait en live et on s’est pris au jeu, on est devenu vraiment passionnés par la scène.

On s’est donc dit qu’on allait anticiper sur notre tournée parce que quand tu fais une chanson qui parle d’un thème, ce thème-là, non seulement tu vas passer un an à essayer de l’enregistrer correctement et à être sûr de bien le dire, et une fois que tu l’auras bien dit, tu vas devoir le répéter tous les soirs pendant un ou deux ans. Ainsi, la question centrale de cette période-là était : qu’est-ce qu’on a envie de dire, qu’est-ce qu’on est capable de répéter pendant un an ?

Les principales différences avec la création de Mémoires Vives, c’est qu’il y a un esprit d’ouverture, c’est moins « hardcore » dans le son, il y a plus d’air, c’est une atmosphère plus respirable, parfois plus optimiste. On est encore capable de jouer les morceaux de Mémoires Vives en étant sombres et « énervés » et on le fera avec plaisir, mais là je crois que ce dont on avait envie c’était aussi de faire un album et des chansons qui fassent du bien à répéter. On n’a pas voulu simplifier notre propos, mais par contre faire un disque qui ait une énergie positive. Ne pas confondre le sérieux avec la négativité. L’énergie positive qu’on a mise dans ce disque, c’est celle qu’on avait accumulé en tournée, au travers de l’attention et de l’amour des gens qui te donnent l’envie de faire de la musique, de faire quelque chose de beau et en même temps ça peut être très illusoire, tu peux également dire « si vous m’aimez je m’en moque, je vais faire n’importe quoi » 

Et puis ce après quoi on court depuis le début, le sentiment qui nous fait le plus vibrer musicalement c’est quand on se dit « ouah mais qu’est-ce qu’on vient de faire, c’est cool en fait » Tu vérifies, tu regardes ton pote en disant « c’est cool hein j’hallucine pas » et quand on se retrouve tous à se dire « ouais non c’est vraiment cool », on a tout gagné.

J’ai été intrigué par les photos de vous déguisés avec des cartons et des panneaux d’aluminium dans un champ.

B : On est parti un mois en Normandie au printemps 2017. Ça a été vraiment le cœur de l’écriture de cet album.

C : On était dans une maison vraiment très belle dans laquelle on a installé un studio et où on est resté pendant un mois. Pour cette raison on avait beaucoup de cartons Thomann qui étaient dans l’entrée (rires) et puis on rigolait pas mal pendant ce temps-là, on était un peu surexcités et là on a décidé d’arrêter de jouer pour se taper des barres pendant une heure et on a construit des costumes. Après, je les ai pris en photo. C’était rigolo pendant toute cette période, on a beaucoup fait de musique.

B : Et beaucoup de trucs stupides comme ça. En gros on a passé un mois à zoner entre potes et à écrire dans cette maison.

C : Et on s’est beaucoup amusé, on avait aussi inventé un jeu avec une souche d’arbre et un mur.

” Summer Fall 18 – Thomann Delivery Collection ” – © Camille Delvecchio

B : Pour le premier album, on était assez pressé par le temps, étant donné qu’on ne savait pas vraiment comment faire un disque. On avait quand même conscience d’un truc c’est qu’il fallait le faire assez vite, donc on l’a fait vraiment vite et au prix de morceaux qu’on trouvait bons. Pour ce deuxième album, l’idée c’était de se mettre le plus tranquille possible avec le meilleur matériel possible. Souvent pour les morceaux, entre la première maquette et la version finale, il y a une très grande différence, ce qui fait qu’on a tendance souvent à oublier l’intention première. Notre but c’était d’être le plus libre possible. Ça a pas mal marché. Depuis cette session-là, on a énormément travaillé, et on s’est rendu compte que ça pouvait prendre beaucoup de temps de faire un disque.

On n’a pas voulu simplifier notre propos, mais faire un disque qui ait une énergie positive.

Par rapport à l’urgence du premier album, avoir plus de temps, est-ce que forcément ça vous a permis de faire un peu plus de chansons ?

K : Beaucoup plus. Sur Mémoires Vives, la dixième chanson on s’est battu pour la faire. On s’est dit « un album avec neuf chansons c’est pas assez il faut en faire une dixième » Parce qu’on n’avait pas le temps et qu’on apprenait un peu ce qu’on faisait, on avait pas eu trop l’habitude. Là on en a au moins une vingtaine et il en reste douze sur l’album. Donc c’est vrai que c’est un processus différent. On avait beaucoup plus de productivité et c’est pour ça aussi que ça se ressent dans les morceaux, ils sont moins sérieuses.

B : C’est plus le fait que, lorsque t’en as pas beaucoup, ils sont obligés d’exister. Surtout dans un groupe de quatre personnes où personne ne veut être lésé. Mémoires Vives, c’est un album un peu trop petit pour quatre, il y a une certaine tension.

On a eu un mot-clé à l’esprit, c’est essayer de faire de la musique éthique.

K : Il n’y a pas beaucoup d’espace, tu dois tout mettre dans chaque chanson, tu dois être là, être présent, mettre une partie de toi dans chaque chanson.

B : On s’est fait de la place un petit peu et on est super contents, super fiers. On a eu un mot-clé à l’esprit, c’est essayer de faire de la musique éthique.

On ne voulait pas être dans le conflit, mais essayer de bien se comporter, de faire attention. On travaille avec Adrien Pallot [réalisateur artistique, ndlr] C’est vraiment important, c’est aussi lui qui nous a mis la puce à l’oreille sur l’idée de musique humano-responsable (rires). Il nous a glissé l’idée selon laquelle il est possible de faire un album en te prenant la tête et où ça commence à être dur et pénible humainement sans que ça pose problème, et beaucoup d’œuvres se font comme ça. Mais il nous a mis la puce à l’oreille sur le fait que cette manière de travailler pouvait être compliquée et dommageable pour nous. L’idée était ne pas prendre le risque de blesser un peu cet ensemble fragile qui est notre groupe. Cette façon de composer s’est aussi accompagnée d’une ouverture musicale.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=4x4mBpxuPok]

Vous avez choisi Ailleurs, chanson la plus longue de l’album, comme premier single pour promouvoir cet album. C’est plutôt surprenant.

B : C’est un peu le mode d’emploi. La forme est aussi liée au texte. On voulait parler — et ça aussi c’est programmatique — d’évasion dans ce disque. Comme on n’aime pas les choses univoques, on ne voulait pas dire « on va s’évader avec notre disque ». Mémoires Vives est un album plutôt sombre et des choses très sombres sont arrivées après Mémoires Vives, dans l’actualité, dans le monde dans lequel on vit — notamment les attentats — et on a été saoulé. C’était une chanson-programme musicalement parce qu’il y a toutes les textures de son qu’on va utiliser dans l’album. Il y a 2 minutes 40 de pop song, t’as la voix de Camille qui t’invite à t’évader avec cette belle mélodie et en même elle s’étend sur 10 minutes jusqu’à être perdue dans cette espèce de riff de basse répété plus inquiet. On y entend le higher anglais qui signifie que tu te défonces pour ne pas penser à la merde dans laquelle tu vis, mais en même temps c’est une chanson qui est très belle. Il y a aussi dans Ailleurs la vraie méditation de cet album qui est d’une part « le monde c’est de la merde, on se barre tous les quatre entre potes pour aller faire de la musique parce que c’est le meilleur truc du monde » et en même temps « est-ce qu’on peut avoir quelque chose de sincère et de conséquent à dire aux gens dans le vrai monde tout en s’évadant ? ». Ailleurs on l’a sortie en premier parce que à la fois sa forme et son texte étaient une réflexion sur ces questions.

C : On peut en avoir plusieurs lectures aussi, cette chanson, c’est Ben qui a écrit le texte et moi qui le chante. Forcément, je dois me l’approprier et m’inventer une histoire pour que ça donne quelque chose de vraiment sincère. Moi je pensais à pleins de copains, je me suis dit : « cette chanson c’est pour eux, mais d’une belle manière, parce que c’est tellement beau de faire la fête tous ensemble quand tout s’effondre à côté et te dire ; voilà il nous reste ça, on est amis et on se barre en vacances » C’est une forme de poésie de l’évasion.

Depuis quelques années, on voit fleurir une multitude de groupes français dont la majorité chante en français. Est-ce que vous considérez que vous appartenez à une scène musicale, à une « nouvelle scène française » ?

C : Je pense que l’avenir nous le dira peut-être.

B : Cette scène-là dont tu parles, ça regroupe des groupes — très différents — sur un critère qui est la volonté de chanter en français. Mais en soi, il y a toujours eu de la musique française. Y a toujours eu des jeunes gens qui faisaient de la musique française. C’est juste que la génération d’avant faisaient un style que l’on a qualifié de « variété française » et avec laquelle on n’a plus été d’accord au bout d’un moment. Cette histoire de génération qui chante en français, finalement, c’est du pipeau.

K : C’est un concept d’attention qui vient plus des journalistes et des auditeurs que des groupes en soi je pense. On constate que les autres groupes ont fait comme nous, c’est-à-dire qu’ils ont écrit en français simplement parce qu’ils en avaient envie, que « c’était comme ça ». Nous on a galéré pendant deux ans et un jour, La Femme et Fauve sont sortis, les gens se sont mis à s’intéresser à ça, et du coup nous on a réussi à trouver un label et ainsi de suite.

B : La Femme et Fauve qui sont des groupes que rien ne permet de mettre dans le même bac. Est-ce que c’est un mouvement sociétal ou seulement des gens dans leurs chambres qui se sont tous dits « écrire en anglais avec un mauvais anglais, c’est nul et ça ne nous va pas » ? Le temps répondra. Si on fait une tournée des Vieilles Canailles avec La Femme et Feu! Chatterton ça voudra dire qu’il y aura eu une scène française ! (rires)

Victor Costa

Bordeaux-Sud