Rencontre avec Jacques – “La musique c’est anecdotique”

Il faisait partie de nos meilleurs albums de ce début d’année 2017, il y a environ trois semaines nous avons partagé un moment avec Jacques au cours du festival Cabourg Mon Amour. L’occasion pour nous de discuter avec lui de sa vision si singulière de la musique, de ses projets, de ses lives et de sa manière de composer.

Peux-tu nous parler de ton album A Lot Of Jacques

C’est un album qui n’a d’un album que sa durée, c’est un corpus de morceaux fait de manière conceptuelle, c’est une vision de la musique qui trotte dans ma tête. J’ai cette idée de créer une musique en même temps inspirée, imaginée et jouée et au même moment performée devant une audience, interprétée, enregistrée, arrangée, mixée, diffusée et vendue. Et tout ça instantanément le temps d’un concert, c’est une idée que je développe, je m’entraine en fait. J’essaye de réfléchir à une mécanique d’improvisation, et de me détacher des idées reçues qui pourraient stopper ma créativité, je le fais pour progresser.

“Pour moi la musique est une pratique comme la gymnastique, le sport, la piscine, le yoga, mais on met un peu plus de personnalité dedans.”

Quel matériel utilise-tu pour favoriser cette créativité ?

À côté de ça je m’équipe de matériel nécessaire, amélioré de quelques objets pour les sons, mais également de micros. Par exemple là j’ai un micro qui enregistre l’activité électrique. Mon dernier ajout est une carte son 32 pistes, contrairement aux cartes sons habituels qui font entre 8 et 16 pistes, elle est hyper performante. Elle me permet de sortir de manière bien séparée toutes les pistes, pour que même si c’est en concert et que les gens n’entendent pas en séparé et bien moi je peux tout enregistrer et retravailler tout séparément pour que le global sonne mieux, c’est important pour moi.

Quel regard porte-tu sur la musique d’aujourd’hui ?

Jacques : Pour moi la musique est une pratique comme la gymnastique, le sport, la piscine, le yoga, mais on met un peu plus de personnalité dedans. C’est une pratique de bien-être, donc je peux pas dire tel ou tel artiste fait de la bonne musique. Il la pratique avant tout pour son bien-être, s’il y arrive à fond, il réussit à transcender sa personnalité et à vivre des moments forts. On aura beau dire c’est de la musique commerciale ou quoi, le gars seul chez lui il est très proche de lui dans ces moments-là et il est à fond, il se laisse aller. Quand je suis seul, je suis tout excité, y a plus de style, tout est mélangé dans ce que je fais.

Qu’est-ce que t’écoutes toi ?

Alors moi j’écoute le Top 50 mondial de Spotify, et j’écoute les morceaux préférés des gens, je ne connais même pas les noms, c’est un peu de la merde. Après je fais mon Top du Top 50, donc de ce qu’écoute les gens en général. J’écoute aussi des trucs dont on me parle par exemple Aphex Twin. J’aime bien écouter les gens que j’ai rencontré, donc par exemple à Cabourg là il y a des artistes que j’apprécie, Basile Di Manski qui est sur mon label, Paradis ou Ichon, c’est des trucs que j’aime bien.

 

On peut dire que vous avez un peu tous des styles différents à Cabourg Mon Amour, mais en même temps vous avez cette esthétique commune liée à la musique indépendante, comment tu perçois ça ?

On vit dans le même espace-temps, on a pris la même vague, on est né au même moment dans la même ville, on s’est réuni à Paris et même si on ne se connait pas on est quand même réunis. On n’habite pas si loin les uns des autres, c’est une réalité, et ça suffit à trouver une cohérence. Quand on se balade dans la rue, c’est la même rue et c’est déjà énorme.

Pour ton label Pain Surprises Records comment ça se passe, tu fais des choix en particulier ?

Non c’est plutôt le destin qui choisit. T’organises une soirée chez toi et finalement tu ne choisis pas vraiment qui vient, tout le monde est pas dispo, puis t’as des potes de potes qui arrivent. Toi tout ce que tu veux c’est t’amuser. Un label ça fonctionne pareil, mais à plus grande échelle. Tu te dis, je veux faire ça avec lui, lui ou lui. Puis finalement lui il n’est pas aussi bon que tu le pensais et il se motive pas trop, il y a un gars il fait de la bonne musique, mais il est incapable de faire une bonne interview, du coup il galère. Ou des gars qui font de la bonne musique mais ils sont pas à l’heure au rendez-vous, du coup il se passe rien.

Ça fait que spontanément y a un gars t’aurais jamais pensé bosser avec lui, mais il est au studio à côté et tu manges un kebab avec lui, et ça se fait alors que sa musique est pas forcément dans ton délire. Donc voilà tout ça c’est très humain, c’est une sorte d’agglomérat naturel d’humains. C’est pour ça que quand je reçois des mails de personnes qui me conseillent d’autres personnes je peux rien dire car j’ai pas le contact direct.

Ce contact c’est un point de départ à tout en fait ?

Oui c’est cela en fait la musique c’est anecdotique. C’est comme si on se mariait, arriver sur un label c’est indélébile, on grave sur la roche des choses, même si c’est moins important on s’associe quand même avec des gens. Admettons demain que Basile fasse un tube international et bien je vais toujours être ramené à lui et entendre parler de lui tout le temps, je vais partir avec lui. La question que je me pose quand je m’apprête à travailler avec quelqu’un c’est la musique ok, mais c’est aussi me demander « est-ce que j’ai envie de me taper des contrats avec ce gars, d’entendre parler de lui… », donc tout ça c’est un peu comme un mariage.

“J’ai la chance que ma musique soit basée sur un concept et pas essentiellement sur les paroles, ça rend le truc lisible pour tout le monde.”

Peux-tu nous expliquer pourquoi tu as choisi de produire Dans la radio (International Version) ? Tu souhaites toucher un public plus large ? 

Je vois les choses, je me laisse aller, les gens sont touchés par ça donc je suis invité devant eux. Si ça peut se faire au-delà de la France y a pas de différence avec le fait que ce soit en France, y a pas de frontière, c’est la même dynamique. C’est pas parce que je suis Français que je veux limiter ma carrière à la France. Cet album me permet de m’adresser à eux, les gens ils parlent une autre langue donc si je veux qu’ils me comprennent il faut que je traduise mes phrases, ils vont pas le faire eux-mêmes. C’est mieux que je le fasse moi-même.

La musique même si on la traduit pas souvent, pour moi c’est comme une œuvre d’art, comme un film, je vais pas sortir un livre en français aux Etats-Unis ça n’a pas de sens, les gens ne seraient pas touchés par ça. Donc même si la musique est importante, les paroles sont aussi importantes et méritent d’être traduites.

Comment se déroule ta carrière à l’étranger ?

Jacques : J’ai fait une tournée aux Etats-Unis et une en Chine. Là-bas quand je fais un concert il y a environ 50 personnes qui se ramènent, c’est déjà ça. C’est une dynamique qui fait venir d’autres personnes peu à peu. Normalement je repars en Chine en mars, et j’ai une date en Autriche, je vais repartir peut-être aux Etats-Unis avec la Femme en octobre, ça reste à voir. J’ai la chance que me musique soit basée sur un concept et pas essentiellement sur les paroles donc ça rend quand même le truc lisible pour tout le monde, c’est pas comme si j’étais Matthieu Chedid ou Philippe Katerine.

 

Caroline Fauvel – Maze Magazine

Trouver des titres pour des musiques chantées ça va de soi, mais en musique électronique moins. Comment tu fais pour choisir les titres de tes musiques ? 

Trop bien, c’est la meilleure question qu’on m’ait posé [rires] ! En fait pour ma part je mets des mots sur un sentiment. Je fais beaucoup de morceaux et au moment où je sauvegarde le projet sur mon ordi, là ça te demande le titre et t’as envie de mettre un truc cool. Donc moi je mets des mots comme ça, là j’ai fait un morceau je l’ai appelé « Vidé », je sais pas pourquoi. Maintenant aussi quand je fais des instrus de rap je les appelle IJ1, IJ2… (Instru Jacques1), donc après le gars peut mettre son titre. Mais effectivement quand c’est de la techno c’est pas évident.

Par exemple mon morceau qui s’appelle La tournure des choses, avant je l’avais appelé « According to the new rule » (en se référant à la nouvelle règle), donc la tournure des choses c’était accueillir la nouveauté et donc finalement dans la tournure j’aimais bien le fait que ça tourne. C’est la première chanson de mon premier EP, ça tourne, y a des bruits de choses, c’était pour ça. Ensuite il y avait Faites quelque chose, car en fait j’avais trop mal aux dents et je pouvais rien faire, car j’avais pas de carte vitale, donc y a une petite histoire quand même. Il y avait ce sentiment d’urgence dans la musique, j’aimais bien du coup ce titre, comme si je m’exclamais “FAITES QUELQUE CHOSE”, mais en même temps ça peut aussi vouloir dire faites ce que vous voulez, juste faites. Et après Tout est magnifique et L’incroyable vie des choses, car c’est une sorte d’épopée, ça décrit la vie, ça commence dans l’eau, la terre, le bruit du feu, des pierres, des gens qui travaillent, puis d’internet et des voitures. Tout ça c’était comme une vie grouillante.

“En fait le live c’est la partie essentielle de ce que je fais en ce moment.”

Tu procèdes tout le temps de cette manière ?

Non pas toujours, par exemple là avec Gabriel (Superpoze) on fait un morceau et on n’a toujours pas le titre, mais lui il est bon pour trouver les titres. Il a fait un morceau qui s’appelle The Importance of Natural Disaster et je trouve ça stylé. Comme quoi quelque chose qui est mauvais est important au final pour l’équilibre global. Trouver les titres c’est un brainstorming à faire mais c’est assez compliqué.

Pour ceux qui ne t’ont jamais vu en live comment ça se passe ?

En fait le live c’est la partie essentielle de ce que je fais en ce moment. En live j’improvise tout et j’enregistre tout en direct, les bruits d’objets, les synthés, les guitares, les voix et la radio, j’improvise la structure en direct. C’est comme au wok en fait y a la cuisine dans la salle et tu vois le mec faire ta bouffe, là c’est pareil. J’estime que je suis encore en train de m’entrainer.

 

Et donc par la suite tu penses que tu pourrais faire ça avec d’autres personnes ?

Oui peut-être pourquoi pas ! Mais si j’avais un groupe j’aurais pas envie que ce soit mon groupe. J’ai pas envie que ce soit “Jacques and the rest of the world”. Je voudrais un groupe avec plusieurs mecs talentueux d’égal à égal. Ou alors au moins une personne avec moi. Mais l’expérience de groupe peut être traumatique, si je monte un groupe je veux que tout le monde se bouge dedans, que ce soit un supergroupe, limite uniquement avec des gens qui ont eux aussi une carrière solo.