La techno est-elle (encore) la musique de demain ?

Laurent Garnier, figure vieillissante mais toujours très active de l’électro, prétend espérer que ses gamins n’écouteront pas de techno. Est-ce à dire que le producteur et DJ français attend, au sens radical du terme, une révolution musicale ? La techno appartiendrait-elle déjà au passé ? De tels propos titillent les esprits de la jeune génération qui est de plus en plus portée par le mouvement techno désormais démocratisé.

Ainsi, il paraît légitime de prendre à rebours les propos de Garnier qui, avec une once de provocation, suscitent de vraies questions sur ce qu’on peut aujourd’hui encore attendre de la techno. N’est-elle pas plutôt la musique du futur par excellence ? En effet, le recours aux machines électroniques toujours plus perfectionnées suscitent des paysages sonores science-fictionnesques. Le sentiment du possible qu’offre la musique techno peut-il alors être légitimement altéré ?

La techno, une essence futuriste ?

D’abord, en confrontant directement l’homme à la machine, la musique techno nous plonge dans un paradigme particulièrement avant-gardiste. Supposée nous déshumaniser, la machine nous rendrait, au contraire, plus humains. En effet, la liberté qu’offre le tissu sonore électronique modulable à l’infini est à la mesure de notre créativité humaine relativement inouïe. Quel sentiment de vertige délicieux pour les musiciens les plus aventureux ! Derrick May, considéré comme l’un des fondateurs de la musique techno, en vient à confondre le rythme des machines avec les battements du coeur, les fameuses Strings of Life (littéralement « les cordes de la vie »), titre d’une de ses tracks les plus connues. Ainsi, la techno brouille les frontières entre l’humain et la machine qui devient organique et vectrice d’une émotion esthétique vivifiante.

Ainsi, la techno a bouleversé notre rapport à la musique. Comment retracer l’histoire de cette révolution ? La techno est née de l’espoir d’un renouveau à la fin des années 1980 à Détroit. Ironiquement, cette ville est désertée à cause de l’informatisation qui, elle-même, a permis l’essor de la techno. Lorsque le passé et le présent gisent en ruine, on ne semble plus rien pouvoir si ce n’est envisager le futur. Resurget cineribus, elle renaîtra de ses cendres tel le phénix.

Si la techno a fait émerger quelque chose d’inédit, elle est aussi caractérisée par sa nature extatique. En somme, elle nous projette à l’extérieur de notre moi habituel englué dans un présent parfois étouffant. Ce mouvement se manifeste chez les danseurs qui envahissent les clubs technos du monde entier. Bien plus qu’une simple fuite en avant, s’approprier un dancefloor devient un processus de réalisation de soi à l’abri des déterminismes sociaux. Le groupe de musique électronique britannique The Future Sound of London affirme ainsi : « Nous ne représentons pas le futur. Nous représentons la persistance de l’instant dans l’éternité ». Ainsi, la techno et même la dance music en général, nous offrent un moment particulièrement libérateur. Elle projette l’individu dans des sphères étrangères au cours de l’histoire et qui auraient, en ce sens, un aspect d’éternité presque mystique.

Techno, toujours pareil ?

Pour autant, la techno n’est désormais plus uniquement une culture alternative où tout est encore possible. En effet, elle est aussi devenue une industrie culturelle au vu de l’engouement accéléré qu’elle suscite. Depuis la chute du mur, Berlin en est un miroir particulièrement révélateur. Est-ce à dire que la techno est désormais du côté de l’establishment ? L’explosion du mouvement techno n’est pas à confondre avec une pure standardisation mis à part peut-être dans l’EDM, la branche très commerciale (et souvent indigeste) de l’électro. La scène techno et house actuelle manifestent en général encore une touche underground.

Or, cette fidélité à la scène underground des années 1990 exprime une nostalgie parfois agaçante masquant elle-même une difficulté à se réinventer. Cette musique n’aurait, en un sens, pas connu de grands bouleversements depuis sa création il y a trente ans. Peut-on alors parler d’une saturation underground ? Par exemple, l’année 2016 est marquée par de nombreuses productions de house low-fi (c’est-à-dire pourvues d’un enregistrement volontairement « sale » opposé aux sonorités jugées aseptisées). Le son très saturé, souvent mélancolique, a un caractère hypnotique. Pour autant, on peut douter de l’authenticité de cette mode, dans la mesure où le caractère low-fi devient une manière de se distinguer auprès d’un public initié.

En effet, ce mouvement joue des codes undergrounds avec parfois une certaine ironie. Par exemple, on peut sourire du nom d’un de ses producteurs, DJ Boring. Pour autant, la scène nous le montre, la techno est d’une richesse incroyable et inépuisable. Elle influence en permanence les autres genres musicaux notamment le rap. Que serait le groupe PNL sans ses nappes électroniques planantes ? En réalité, le sentiment de saturation dans la musique techno proviendrait du point de vue désabusé, souvent illégitime, que l’on porte sur elle. C’est ce qu’exprime de manière performative, avec un humour délicieux, le groupe français Salut c’est cool, dans leur titre Techno toujours pareil (boom boom dans les oreilles).

Une évolution en marche ?

Loin de s’en remettre au nihilisme ambiant, il y aurait bien des raisons de croire en la techno comme musique du futur. D’abord, la musique a un enjeu plus que jamais politique. Au vu d’une société atomisée et individualiste, la techno et l’électro en général sont des relais privilégiés pour tisser le lien social à l’ère de la (post-)modernité. Nous surfons sur le beat tout autant que sur la toile. Aujourd’hui, les mélomanes se réunissent sur les réseaux sociaux à la recherche de nouvelles pépites musicales. C’est cet esprit de partage, appelé social digging, que manifestent les groupes Facebook « Chineurs de… techno, de house, de rap. » Depuis peu, cette communauté a lancé le tout premier festival collaboratif. Tout le monde est invité à participer à l’organisation et au financement du festival qui aura lieu en septembre à Paris. Cette initiative promet, le temps d’un week-end, un line-up pointu dans un esprit éco-responsable et bon enfant.

Ensuite, la techno semble être le genre qui révolutionnera profondément et, de l’intérieur, notre rapport à la musique. En effet, les révolutions actuelles sont de nature technologique. Juan Atkins, l’un des pères fondateurs de la techno de Détroit, en vient même à affirmer : « Les ovnis n’existent pas. La musique des machines est le seul moyen d’aller de l’avant. » En plus des logiciels offrant une gamme de sons toujours plus étendue, surgissent des innovations surprenantes qui feront probablement la musique de demain. Illustrons cette dynamique futuriste avec l’installation Abyecto imprimée en 3D composée d’un mur d’enceintes et d’une guitare. Le spectateur, en se déplaçant, redéfinit en permanence la musique créée en direct. L’auditeur se fait alors musicien. Ainsi, il vit encore plus intensément la musique dont il jouit.

Dans une perspective tout aussi futuriste, nous porterons des textiles connectés qui, au contact de n’importe quelle surface, permettront de créer et moduler un son. Tout devient alors instrument de musique : ma peau, mon réveil, ma plante verte. Ce serait notamment le cas du gant numérique Remidi T8. Le monde entier deviendrait signifiant musicalement.

Une techno en puissance

En somme, la techno n’est pas simplement en actes mais elle est encore en puissance. À tout juste trente ans, elle nous projette vers des horizons nouveaux. Malgré la démocratisation accélérée de ce mouvement qui peut conduire à une forme de saturation, la techno n’a pas fini de nous faire vibrer et de se réinventer. Dans une perspective dialectique, il faudrait continuer à intégrer l’histoire de ce mouvement underground pour créer la musique de demain à l’aide de machines toujours plus inventives. L’économiste et philosophe Marx déplore les effets de la production technique sur la société civile. Pourtant, la technologie, loin de pourrir la vie de l’Occident, suscite un ravissement tout particulièrement sensible dans la musique techno.

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