Le retour du rock majestueux et dérangeant de Grandaddy

Après onze ans d’attente depuis la séparation de ses membres, Grandaddy revient avec grandeur. Le groupe de rock venu de Californie a dévoilé au début du mois de mars Last Place, album très attendu par les connaisseurs.

La genèse de Grandaddy

En 1992 naît Grandaddy dans une petite ville de Californie, Modesto. Ses membres, et surtout le leader Jason Lytle, sont des jeunes qui aiment le skate et le rock. Malgré un environnement culturel peu propice au développement de la musique, Grandaddy est toujours resté dans sa ville des origines, une ville-dortoir loin des grandes métropoles. La notoriété du groupe s’est fait attendre et dans les premières années, seuls des mélomanes avertis le connaissent. En 2006 sort leur album Just Like the Fambly Cat, dernier album avant Last Place puisque le groupe s’est séparé par la suite. Dix ans, c’est l’attente qu’ont subi les fans avant de découvrir de nouveaux morceaux.

Grandaddy fait partie de ces groupes dont le son est immédiatement reconnaissable. Des synthés subtils, une voix planante, des guitares puissantes au service de l’expression profonde d’un ressenti, d’un état d’esprit. Certains thèmes sont récurrents à l’échelle de l’ensemble de leur production et forment des métaphores filées d’album en album. « Oh She Deleter 🙁 » est la seule piste uniquement instrumentale du dernier album et elle reprend le thème de « She-Deleter », morceau présent sur The Software Slump (2000). Il est donc nécessaire d’écouter les albums de Grandaddy plusieurs fois pour les laisser dégager tous les arômes et en apprécier la saveur.

« Un sentiment de beauté déchirante »

Le rock de Grandaddy se veut « pretty and uncomfortable » (beau et dérangeant), selon les mots de Jason Lytle. C’est après la découverte du groupe Low que la révélation eut lieu : la musique doit être la traduction la plus juste d’une intériorité, quitte à ce qu’elle suscite le malaise. La musique de Grandaddy tire sa beauté de la capacité du groupe à produire avec justesse une musique de l’expression. Dans « This Is The Part », la montée douloureuse des violons est un des nombreux exemples illustrant le sentiment de beauté déchirante qui survient lors d’une écoute.

Jason Lytle, un leader fascinant

© Noisey

Il est certainement la personne qui porte le groupe. Compositeur, chanteur, guitariste et claviériste, il est aussi celui qui écrit les textes si parlants des chansons. Il est né et a grandi à Modesto, où il était incompris par les Rednecks du coins et seul dans son délire de skateur musicien. Il a créé un label, V2, avec qui le groupe a signé. Il souhaite alors se détourner de l’industrie de la musique gérée par des commerciaux et de piètres mélomanes. Le label ayant été vendu en 2006, Last Place a été signé chez 30th Century Records de Danger Mouse (membre de Gnarls Barkley) avec qui Lytle est sur la même longueur d’ondes. Après la séparation du groupe, Jason se tourne vers une carrière solo et quitte la Californie pour le Montana. Il crée un nouveau studio et essaie de se libérer de ses démons intérieurs. Le leader de Grandaddy fait partie de ces artistes tourmentés, en proie à l’angoisse et à la dépression, avec l’alcool pour seule médecine.

Pour exorciser le mal, il fait naître dans ses chansons Jed, un alter ego particulier : un robot humanoïde construit de toutes pièces qui sombre dans l’alcool une fois oublié par ses créateurs. Après sa mort, les poèmes de Jed sont découverts. Jed laisse derrière lui un fils, Jed le quatrième. Jed fait partie de ces thèmes récurrents qui construisent des images fortes au long des albums. Jed naît et meurt dans The Sophtware Slump (2000) et Jed IV apparaît dans Last Place (2017). La chanson « Jed the 4th » présente dans le dernier album offre une vision toujours aussi cinglante du personnage créé par Jason : « You know it’s all a metaphor for being drunk and on the floor » ( «Tu sais que tout ça c’est une métaphore pour être par terre et ivre mort »). Elle se termine sur un son électronique qui se brouille, tout comme l’esprit du robot noyé dans l’alcool.

Modesto is the last place

L’album de 2006 avait été construit comme un adieu. Pourtant Last Place marque un retour en force de Grandaddy. À l’image de Jason Lytle qui revient en courant dans sa ville chérie après avoir essayé de s’en éloigner, Grandaddy continue à produire ses sons dans un milieu culturellement pauvre, se livrant ainsi à une expérimentation perverse. Modesto apparaît comme une mère nourricière, vers qui ses enfants reviennent naturellement. Dans « That’s What Your Get for Gettin’ Outta Bed », c’est ce sentiment fort de l’attachement à ses origines qui est exprimé : « I just moved here and I don’t want to live here anymore » (« Je viens juste d’emménager et je ne veux plus vivre ici »). Le synthé ponctue cette phrase lourde de sens pour Jason Lytle et apporte la nostalgie de l’atmosphère de fête au village.

Last Place est construit comme la sensation de redécouverte de quelque chose qui nous est familier. L’album semble mettre des notes et des mots sur ce qu’il est difficile d’exprimer et s’impose comme la BO d’une vie. Il se termine sur le titre « Songbird Son », un flashback sur les débuts d’une relation amoureuse dont la rupture apparaît dans « Lost Machine ». L’ultime titre est donc une note de fin faussement joyeuse. « Message better left unsent, don’t say nothing » (« Il vaut mieux ne pas envoyer le message, ne dis rien ») est répété en boucle et l’album s’achève sur des regrets amers avec une beauté dérangeante, comme sait si bien le faire Grandaddy.

Noémie Villard

Étudiante à Bordeaux et rédactrice pour Maze, je vis pour ce qui me passionne : la musique, la photographie, la littérature, la peinture... la liste est longue et ne cesse de s'étendre.