Engagé avec Austra

Quand le groupe électropop canadien Austra part en tournée, Katie Stelmanis, chanteuse et tête pensante du projet, rayonne sur scène. La chanteuse à la mine rêveuse semble rendre hommage au nom du groupe qui est aussi son deuxième prénom et qu’elle partage avec une déesse mythologique slave, celle de la lumière.

Il y a peu, un soir de pleine lune, alors qu’elle arborait délicatement une longue robe unie, elle s’est produite sur scène avec son groupe à l’Épicerie moderne près de Lyon. Le mélange de pulsations puissantes et de voix perchée servait une atmosphère cérébrale mais jamais pesante. Invité à danser, le public pouvait ressentir un envoûtement libérateur et plus que jamais politique.

Chanter pour la terre

Avec son nouvel album, Austra fait peau neuve. Future Politics est sorti le 20 janvier, jour de l’investiture du nouveau président américain Donald Trump, prêt à convertir n’importe quelles ressources terrestres voire humaines en gros billets verts. Est-ce à dire que la dystopie notamment écologique est devenue réalité ? En tout cas, de la noirceur, naît la lumière. Future Politics en est un exemple grâce à son engagement sincère et touchant sublimé par une voix dont la pureté lyrique suscite l’émotion. La chanson intitulée Gaïa en référence à la déesse primordiale de la Théogonie d’Hésiode est une incantation à la planète Terre en même temps qu’une fable écologique : “If you kill the ground you walk on / Nobody will take you anyway“. Ce rappel à la réalité est d’autant plus fort qu’il s’exprime avec volupté dans la multiplication de couches sonores planantes et contemplatives qui font d’Austra un groupe d’électro alternatif de qualité.

Chanter pour l’amour

Par ailleurs, avec sa pop raffinée rappelant la chanteuse Björk, Austra nous invite à retrouver notre humanité qui, si elle doit s’adapter en permanence aux innovations technologiques, gagnerait à le faire avec sensibilité. La chanson We were alive ou encore I love you more than you love yourself exprime cette quête de chaleur humaine, d’amour. Dans la Théogonie encore, Amour (ou Eros) est justement, avec Gaïa, la puissance divine primaire née du Chaos. Ce retour d’Austra aux forces archaïques mais essentielles l’engage à faire réfléchir les mélomanes sensibles aux beats synthétiques parfois proches de la techno minimaliste actuelle, ou même à la poésie de la harpe que l’on retrouve exclusivement dans le morceau instrumental Deep Thought.

Chanter pour exister

Exister, c’est être au monde, être en situation, nous dirait le philosophe Jean-Paul Sartre. Ainsi, une œuvre artistique a toujours immédiatement ou en latence une dimension politique. Après Feel It Break (2011) et Olympia (2013), des albums très introspectifs à la sensibilité exacerbée, Future Politics s’ouvre à l’extériorité. Par exemple, la chanson 43 rend hommage au nombre d’étudiants mystérieusement disparus en septembre 2014 dans la ville d’Iguala au Mexique alors qu’ils s’apprêtaient à manifester contre certaines pratiques du gouvernement. Il ne s’agit plus uniquement de défendre la cause féminine et queer mais aussi de lutter contre un monde qui ne semble parfois plus mû que par la violence ou encore le profit (“I don’t need more money“). À travers la musique, cet appel à la résistance n’est ni naïf ni puéril car il contribue à la nécessité interne de l’œuvre : susciter l’espoir (“It might be fiction but I see it ahead / There’s nothing I wouldn’t do“). La chanson Utopia d’où sont tirées ces paroles se dote d’un clip se projetant dans un futur proche étrange : architecture aseptisée, plat d’insectes et objet technologique mystérieux.

Austra espère

Enfin, la variation des tons de la voix angélique de Katie Stelmanis, alliée aux sonorités crues et rythmées, offre une mélodie entraînante et presque expiatoire. Future Politics, tout en construisant un univers musical enveloppant, ne cesse d’interroger notre rapport au monde. La musique semble être plus que jamais la politique de demain, celle qui, par exemple, rassemble les gens sur le dancefloor, purgés ainsi du circuit utilitaire. Austra, parmi bien d’autres artistes, contribue à cette repoétisation de la vie qui ne peut que susciter de l’espoir.