Rencontre avec Preoccupations – “Je plains les gens qui n’ont pas d’exutoire”

A l’occasion de leur venue dans l’hexagone pour la fin de la tournée accompagnant leur troisième album, sobrement intitulé New Material, nous avons rencontré Matt Flegel, chanteur-bassiste du groupe canadien Preoccupations. Échange en toute simplicité dans les loges de Rock School Barbey à Bordeaux, quelques heures avant un concert qui allait retourner la petite salle du club.

Cela commence par une remarque : dans sa loge, Matt Flegel a trouvé du pain de mie. Sans croûte. Étonné, il nous demande si cela est courant en France. Il n’a jamais vu ça de sa vie. Il y a pire comme entrée en matière pour une interview d’un des groupes indie les plus excitants du moment. La glace est brisée d’entrée de jeu, et l’homme qui se dresse devant nous est d’une extrême douceur, en profond contraste avec sa musique. Après trois albums incandescents, captivants et salvateurs, Preoccupations (autrefois Viet Cong) s’apprêtent à livrer l’un des derniers concerts de sa tournée, entamée il y a près de deux ans et comptabilisant plus de 70 dates. Rencontre.

Les membres de Preoccupations avec, de gauche à droite : Daniel Christiansen, Scott Munro, Matt Flegel et Mike Wallace. © Simon Sarin/Redferns

J’ai eu la chance de vous découvrir lors de votre premier passage au festival Primavera Sound, à Barcelone, en 2015. Vous veniez de sortir votre premier album et votre prestation à marqué tous les curieux venus vous voir ce jour-là, sidérés par la force de votre musique et votre énergie. J’y suis retourné en 2017, et même si cela semblait plus difficile, vous aviez une fois de plus livré une performance mémorable. Quelles souvenirs gardez-vous de ces premiers concerts sur le sol Européen ?

Le second concert était vraiment très particulier en effet. Nous avons joués à 3h du matin et c’était le soir de mon anniversaire, le 3 juin. Tout le monde voulait fêter ça autour de moi, « allez, buvons un coup ! », ça été très dur de résister, mais je l’ai fait, un anniversaire sobre (rires). Il y avait Julie Doiron, la chanteuse d’Eric’s Trip. Finalement, on a pu jouer qu’une demi-heure, il y a eu beaucoup de retard ce soir-là, sans parler des problèmes de son et de communication avec l’équipe technique, nous étions sous tension mais avons tout donné. Ça a été tellement vite que je n’ai pas réalisé, je suis sortie de là assez énervé, mais tant mieux si le concert a été réussi.

Vous êtes ce soir dans une petite salle (le club de la Rock School Barbey, ayant une capacité d’accueil de 250 personnes), pour la première fois à Bordeaux et même dans le sud de la France. Cette dernière partie de votre tournée comporte beaucoup de salle de ce type, quel effet cela vous fait de revenir sur des scènes plus petites, intimistes et confidentielles ?

Nous nous sommes rendus compte que nos meilleurs concerts avaient lieux dans ces petites salles. Nous n’avons pas besoin de beaucoup de personnes pour nous porter, d’ailleurs je préfère ce type de petits clubs que des grosses scènes. Au moins là je peux voir les visages de chacun, l’échange est plus direct. Cela nous permet aussi de créer un mur de son, ce qui est impossible à faire dans des grands festivals en extérieur, le son est moins droit, il s’en va un peu dans tous les sens. Et puis la distance entre nous aussi : quand tu as le batteur 3 mètres derrière toi, que chacun est éparpillé aux quatre coins de la scène, c’est beaucoup plus difficile. Nous avons besoin d’une certaine proximité, où l’on peut communiquer et interagir facilement. Les grandes scènes sont tout de même intéressantes, ressentir l’énergie de milliers de personnes c’est quelque chose. En festival, c’est aussi une expérience, car la majorité des spectateurs qui sont là se promènent, ne sont pas venus spécialement pour toi ou ne te connaissent pas, il ne font donc que passer, s’arrêtent quelques minutes puis repartent, il y a plus de mouvements et de profils différents. En salle c’est l’inverse : les gens viennent te voir, n’attendent que toi, toute leur attention et leurs attentes sont focalisées sur le concert, ce qui créé forcément une énergie très différente.

Dans ce troisième album, votre son a encore évolué vers quelque chose d’à la fois plus pop et en même temps plus radical et expérimental. Comment parvenez-vous à gérer ce grand écart, cette évolution dans votre musique ?

Je ne sais pas, beaucoup de gens ont en effet trouvé ce disque plus pop. Mais au fil des écoutes, j’ai pourtant l’impression que c’est le plus sombre que nous ayons enregistré. Nous essayons surtout de ne pas faire deux fois le même album, ce qui serait égoïste. Certains fans ont sans doute besoin d’entendre encore et toujours la même chose, nous reprochant ces changements. Je comprends tout à fait, mais nous ne voulons pas nous répéter, nous avons besoin d’expérimenter constamment, trouver de nouvelles sonorités. C’est pour ça que nous adorons travailler en studio. On a vraiment été chanceux avec les derniers enregistrements puisqu’on avait un espace à nous pour faire ce que l’on voulait, alors on en a profité ! En général, nous n’arrivons pas avec des morceaux définis, où chacun a déjà sa partie d’écrite et tout est calé, nous avons souvent juste un squelette, une certaine idée de la forme, de la direction qu’ils doivent prendre. Disons que nous savons ce que nous voulons à 50%, et le reste se gère sur le moment. Voir ce qu’il se produit, passer deux jours sur un son de batterie s’il le faut, c’est ce genre de choses qui nous plaît. Ce n’est peut-être pas la plus commune des façons de travailler mais nous nous sentons vraiment chanceux de pouvoir fonctionner comme ça.

Enregistrement d’une des parties de Memory, sur  le deuxième album du groupe,  combinant l’utilisation d’un tom basse et.. d’un vibromasseur.

Vous utilisez beaucoup d’accordages très différents et originaux dans vos morceaux, ainsi que des signatures rythmiques instables, ce qui n’est pas si fréquent dans les groupes de rock. Dans le dernier album, on sent que vous traitez de nouveaux éléments électroniques de la même manière. Était-ce un choix délibéré ?

Pas vraiment. Il y a beaucoup de groupes composés de la formation deux guitares – basse – batterie, donc il faut se démarquer. Nous avons vraiment commencé à explorer les synthétiseurs en studio pour notre deuxième album (Preoccupations) et c’est devenu soudain très facile de trouver de nouveaux types de sons que nous n’avions jamais entendu ou utilisé auparavant. Alors qu’une guitare, tu auras beau essayer différents accordages, multiplier les effets ou les façons de jouer cela ressemblera toujours à un son de guitare. On ne voulait plus que le son soit si clairement identifiable, du coup on a décidé d’incorporer des synthétiseurs et des boites à rythmes.

Vous avez rencontré pas mal de problèmes dans votre carrière, à commencer par la polémique entourant votre premier nom (Viet Cong) qui vous a poussé à le changer pour Preoccupations en 2016, et surtout le vol de votre matériel en pleine tournée au début de l’année 2018. Comment êtes-vous parvenus à surmonter tout ça ?

Je ne sais pas (rires). Il y a des choses plus difficile à vivre qu’un changement de nom. Le vol de notre matériel a été en effet plus compliqué à gérer, puisque nous nous sommes fait voler notre van, avec tout le matériel à l’intérieur, au milieu de la tournée. Tout, absolument tout est parti. Donc à côté la question du nom, quelle importance ? Nous l’avons changé car nous étions fatigués de lutter contre des gens qui ne voulaient pas comprendre qu’il n’y avait pas de message ou d’intention néfaste derrière tout ça (beaucoup de manifestations d’anciens combattants vietnamiens et de leur famille ont pris place lors de concerts du groupe, donnant lieux à des échanges assez virulents, ndlr). Il fallait avancer, cela finissait par empiéter sur le principal : jouer nos morceaux de villes en villes en donnant le meilleur de nous même. Changer notre nom ne nous a pas changés, nous sommes toujours le même groupe, mais le vol de notre matériel a été en effet bien plus dur.

Preoccupations (ici sous son ancien nom, Viet Cong)
lors de sa participation au Polaris Music Prize en 2015.

Le groupe est né des cendres de Women (groupe canadien dissout en 2012 suite à la mort du chanteur, Christophe Reimer). On sent dans vos paroles et plus encore dans vos clips une sorte de présence hantée, comme une force spirituelle, presque ésotérique. Ce côté mystique, c’est une part importante de votre identité ?

Un peu. Je ne suis pas croyant et il n’y a rien de religieux là-dedans. Mais nous avons une vision de la musique très cathartique. De mon côté en tout cas, c’est là où je place toutes mes énergies négatives pour m’en débarrasser au quotidien, c’est ce qui me permet d’avancer. Des gens peignent, d’autres sculptent, d’autres encore achètent des choses sur internet, n’en font rien et mènent une vie misérable. J’ai traversé une phase de dépression, et écrire ce disque, ces paroles, ça a été une vraie thérapie. Je plains les gens qui n’ont pas d’exutoire. Pour la partie vidéo, c’est un peu différent puisque nous trouvons des réalisateurs dont la vision nous plaît et leur laissons carte blanche. En fait le monde du clip ne m’a jamais vraiment intéressé. Je sais que c’est très important pour beaucoup de gens mais ce n’est pas quelque chose qui me passionne à titre personnel.

Pour revenir à votre formation, une des caractéristiques les plus frappantes de votre musique est l’utilisation et la place centrale qu’occupe la batterie, et le rythme de manière générale. Comment construisez-vous ces cycles mécaniques et répétitifs qui rappellent le krautrock ou les transes chamaniques ?

La plupart des chansons sont en effet construites autour de la basse et de la batterie. Depuis le deuxième album, je travaille surtout avec Mike [le batteur] pour trouver ces patterns. Au début, je me débrouillais seul, même si je ne suis pas un bon batteur, le premier album s’est construit sur des idées de rythmes que j’avais, des motifs répétitifs, minimalistes, que je donnais à Mike et qui les transformaient en quelque chose de bien mieux (rires). C’est vraiment un bon batteur. Il venait avec un truc ou il m’envoyait un mémo vocal alors qu’il pouvait être en Thaïlande. Le rythme, c’est vraiment le cœur même de notre musique. J’aime les rythmes simples, qui se répètent à l’infini. À l’inverse, j’ai du mal à écouter des groupes où le rythme évolue en permanence avec des fioritures partout, j’ai besoin de quelque chose auquel me raccrocher… Et je pense que cela rend notre musique plus efficace car nous ne sommes pas un groupe de jazz, même si cela peut nous inspirer. Mon père était un énorme fan de jazz manouche et européen, j’ai donc grandi en écoutant ce type de musique.

D’ailleurs certains de vos morceaux semblent un peu à part, tournés vers des formes plus abstraites, contemplatives, presque dans la mouvance post-rock ou ambient. Vos influences semblent très variées, qu’écoutez vous ces derniers temps ?

Cela change tout le temps. En tournée, comme nous jouons presque tous les soirs, nous avons besoin de faire des break dans la journée, et à ce moment-là nous écoutons des choses plutôt calmes, comme de l’ambient justement. Nous sommes moins tournés vers le post-rock, mais nous avons grandi avec ce courant, Mogwai est d’ailleurs un de mon groupe préféré ! Nous avons eu la chance de les accompagner en tournée et nous sommes devenus amis, ce qui est une chose incroyable pour moi. Des groupes comme Godspeed You! Black Emperor ont beaucoup compté aussi, cette façon de poser des éléments très simples pour les faire évoluer peu à peu, jouer sur les nuances en alternant des passages très doux et d’autres très violents. J’aime beaucoup ces questions de dynamiques.

A propos d’influences, vous vous êtes livrés plusieurs fois à l’exercice de la reprise, avec des choses très différentes allant du Yellow Magic Orchestra à Protomartyr, en passant par Bauhaus ou encore The Raincoats. Quel sens cela a de reprendre ces chansons pour vous ?

Cela nous amuse, tout simplement. Et c’est quelque chose de très facile aussi. Dans mes phases où je ne suis pas inspiré, j’ai pour habitude de m’entraîner à jouer sur les chansons que j’aime, faire des reprises est donc tout naturel.

Comment voyez-vous la scène actuelle ? Vous sentez-vous proches de certains groupes ?

Nous sommes très proches de Protomartyr (ils ont fait une tournée et réalisé un EP ensemble, ndlr). Mais musicalement, je ne sais pas trop à quoi on se rattache en ce moment. Il y a ce groupe qui vient de Bilbao, Vulk, un groupe post-punk un peu dans la même veine que Idles, un peu plus straight-punk. Ils sont très cool ; leur musique me plaît. J’aime quand tout ne se ressemble pas, qu’il y a des changements d’un morceau à l’autre. En fait j’ai l’impression qu’on cherche toujours de nouvelles choses, surtout lors des tournées.

Et maintenant, quel est la suite du programme pour Preoccupations ?

Oh, il s’est passé tellement de choses cette année, cette tournée à été très particulière, nous avons joué dans tout un tas de chouettes endroits, et cela continue puisque dans quelques jours nous jouerons en Grèce pour la première fois. Puis nous rentrerons chez nous, et j’imagine que nous commencerons à travailler sur de nouveaux morceaux. Mais avant nous ouvrirons pour Foals dans une série de concerts en avril. Ce n’est pas un groupe que j’affectionne particulièrement mais ils font d’énormes concerts, ça peut être intéressant. On a installé un nouveau studio à Montréal, il est prêt à 95% et je pense qu’on pourra tout faire là-bas, c’est le but. J’habite à New-York en ce moment, donc je vais devoir faire pas mal d’allers-retours. Bien que j’adore la scène, voir de nouvelles villes et rencontrer tous ces gens, les tournées sont parfois difficiles, tant psychologiquement que physiquement. La nourriture aussi, cela parait être un détail mais ça ne l’est pas : sur la route, soit tu manges mal, soit tu ne manges pas, et ça fini par vraiment jouer sur ton moral et ta santé. Et puis le studio reste ce que je préfère au fond. Mais je sais très bien qu’après six mois enfermés à faire de nouveaux morceaux, nous aurons très envie de reprendre la route.

New Material, dernier disque en date de Preoccupations (2018)

Avant de nous quitter, Matt Flegel nous questionnera sur la salle, la scène locale, notre activité. Puisque musiciens également, il nous confiera adorer particulièrement les synthétiseurs (« vous n’avez pas besoin de savoir jouer du Beethoven pour créer des choses intéressantes avec») et nous apprendra que c’est son frère qui réalise les pochettes et l’artwork du groupe.

Après un concert en forme de démonstration de force, s’achevant dans une forme de chaos noise dont eux seuls semblent avoir le secret, nous passerons une bonne partie de la nuit en compagnie du groupe à discuter de choses et d’autres, mais surtout de musique bien évidemment. L’occasion de constater une fois encore le lien unique et en toute simplicité que noue la formation avec son public depuis plus de quatre ans maintenant. Une musique d’enfer, une soirée au paradis : Preoccupations n’a pas fini de nous fasciner.

BONUS : Voici la « best video ever » selon Mike Wallace, le batteur du groupe.

Preoccupations sera en première partie de Foals pour sa tournée américaine en avril 2019.

Un grand merci à Lucas Mégardon pour la réalisation de cet entretien et à Noémie Villard pour son aide à la traduction.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.