Rembobinons – Mark Hollis, de Talk Talk au silence éternel

Le 25 février, nous apprenions la disparition de Mark Hollis, discret chanteur britannique qui aura marqué plus d’une génération de mélomane. Des succès de Talk Talk à son effacement de la scène médiatique en passant par son unique mais précieux album solo, retour sur un parcours hors du commun, éclectique et sans concession.

Il est près de minuit, ce lundi 25 février 2019, lorsque la nouvelle tombe : Mark Hollis, emblématique leader de Talk Talk, s’est éteint à son domicile des suites d’une “courte maladie”, à l’âge de 64 ans. Une nouvelle qui a laissé pantois tout le petit monde de la musique, des amateurs de rock aux spécialistes des musiques du XXe, tant Mark Hollis aura marqué son époque et les oreilles de tous ceux qui ont un jour croisé sa route. Pourtant, le britannique s’était effacé de la scène musicale depuis plus d’une vingtaine d’année maintenant, après une carrière aussi fulgurante que mouvementée. De 1982 à 1998, il n’aura cessé de bousculer les codes, les attentes et les limites de sa propre musique, se réinventant en permanence. Un petit hommage était donc plus que nécessaire à l’heure où, par sa disparition, son silence demeurera éternel.

Mark Hollis sur scène avec Talk Talk en 1984.

Les premiers mots

En 1977, après avoir mené des études sur la psychologie de l’enfant à l’Université de Sussex, dans le sud de Londres, Mark Hollis, du haut de ses 22 ans, compte bien poursuivre son véritable rêve : la musique. Influencé par la scène punk de l’époque ainsi que par son frère ainé (Ed Hollis, manager du groupe Eddie and The Hot Rods), il monte un premier projet, The Reaction. La formation enregistre un single puis disparaît, après seulement deux ans d’existence. Deux années pendant lesquelles Mark aura développé un véritable amour pour la composition en écrivant et interprétant ses premiers morceaux.

Encouragé par son frère, le jeune Mark tente donc sa chance auprès du label Island qui, enthousiasmé par ses compositions, décide de le produire. Il forme alors le groupe Talk Talk avec deux amis d’enfance, Paul Webb (basse) et Lee Harris (batterie), tous les deux officiant jusqu’alors dans un groupe de reggae. Simon Brenner, claviériste résidant dans le même quartier, les rejoint rapidement. Au début de l’été 1981, sous la coupelle de Jimmy Miller (producteur mythique des Stones mais aussi du Spencer Davis Group, de Traffic et de Blind Faith), le groupe enregistre ses trois premiers morceaux : Candy, Mirror Man et surtout le fameux Talk Talk, ancien morceau écrit pour The Reaction qui finira par donner son nom au groupe.

Repéré alors par EMI et Colin Thurston (Magazine, Duran Duran), ils sortent leur premier album, The Party’s Over, l’année suivante. Ses singles, chargés de synthétiseurs et teintés d’un certain romantisme, se classent directement dans le top 40 britannique. C’est alors que Simon Brenner laisse sa place aux claviers à un certain Tim Friese-Greene, discret mais indispensable musicien qui signera désormais une bonne partie des titres de Talk Talk en compagnie de Mark Hollis.

Such a Fame

En 1984, Talk Talk s’attaque à l’Europe entière en publiant It’s My life, un deuxième album en forme de manifeste new-wave où apparaît, pour la première fois, de la guitare. Le disque, porté par les singles Such a Shame et It’s My Life, se classe dans le top 10 de plusieurs pays, ouvrant au groupe les portes du succès international. C’est également sur ce disque qu’ils entament une collaboration avec l’artiste James Marsh, qui signera désormais toutes les pochettes et artworks du groupe. Popularisé encore plus haut avec le succès de l’unique édition du festival Rock in Athens, le groupe va alors entamer un premier virage dans sa carrière durant la composition de l’album suivant.

Mobilisant une douzaine de musiciens, épaulés à l’orgue par Steve Winwood (collaborateur de Jimmy Miller et Eric Clapton) et à la guitare par David Thodes (Peter Gabriel), l’enregistrement est marqué par une volonté farouche de fonder un son plus en phase avec les goûts et les influences grandissantes de Mark Hollis pour des œuvres du répertoire jazz, classique et contemporain. Life’s What You Make It, premier single annonçant l’album quelques mois avant sa sortie en 1986, est un hit instantané.

Derrières ce mantra faussement naïf, on discerne déjà une forme évidente de prise de conscience : Talk Talk cesse les bavardages et décide de prendre alors en main son destin pour mener sa carrière vers des horizons loin des codes préétablis. Il ne sera pas ce groupe éphémère coincé dans son époque ; il ira bien plus loin. The Colour of Spring est un franc succès et le groupe voit l’aboutissement de sa consécration un soir de juillet : programmé en tête d’affiche du Montreux Jazz Festival, il livrera ce soir-là une performance sans égale, sans Tim Friese-Greene (comme souvent) mais avec un Mark Hollis magnétique malgré son regard dissimulé derrière des lunettes de soleil. Le son se fait plus jazzy qu’à l’accoutumé, laissant une grande place à l’improvisation. Ce sera le tout dernier concert du groupe.

Désormais affranchit de toute contrainte artistique et financière, ils décident alors de s’enfermer en studio pendant une année entière afin d’expérimenter, enregistrer et explorer de nouveaux horizon. Leur méthode, nouvelle, consiste à enregistrer de longues prises durant lesquelles ils improvisent pendant des heures, avant de ne garder que la substantifique moelle de ces sessions pour les faire évoluer faire des compositions plus établies, à la manières des allemands de Can ou de certaines formations jazz. Personne n’est alors en passe d’imaginer que ce qui va sortir de ces séances va changer la face du groupe et de la pop à tout jamais.

En quête d’un absolu

En 1988 débarque dans les bacs Spirit of Eden, une véritable petite révolution à laquelle personne n’était préparé. Comptabilisant seulement six morceaux (dont l’ouverture, The Rainbow, avoisine les dix minutes), le disque est un bijou d’économie, de minimaliste et de sobriété. Fini les synthétiseurs, boites à rythmes et autres effets derniers cris, ici il ne reste plus que de longues plages contemplatives et éthérée, fragiles et diaphanes, échappant à tous les codes habituels de la pop et atteignant des sommets d’émotion. Un supplément d’âme qui convoque les grands esprits, ceux de Ravel, Penderecki, Gorecki ou encore Bartok, poursuivant ainsi les liens entre le jazz, la musique contemporaine et le rock à la manière d’un Robert Wyatt, d’un Brian Eno ou d’un Moondog. Décidé à changer définitivement les règles, le groupe choisit également de ne plus donner de concerts pour se concentrer sur son travail en studio, à la manière des Beatles vingt ans plus tôt. Les fans de pop lâchent totalement le groupe, leur label rompt le contrat les liant, et seule la presse semble en mesure d’entrevoir et d’apprécier la dimension quasi-mystique entourant cette nouvelle approche du son. Et pour cause, ils viennent ni plus ni moins de poser les bases d’un genre qui va déferler sur le monde au crépuscule de ce millénaire : le post-rock.

Au moment où Talk Talk, récupéré par Polydor et sa branche alternative Verve, s’apprête à livrer son ultime effort, EMI prend conscience de son erreur. En publiant la compilation A Natural History, le label voit leurs anciens protégés devenir disque d’or en Angleterre, qui les redécouvre alors, et dépasser le million d’exemplaire vendus dans le monde. EMI poussera le vice jusqu’à proposer à la vente, sans l’accord de Mark Hollis, une version de ce best of grossièrement remixée par des DJ du moment, provoquant alors la colère du principal intéressé qui finira tout de même par remporter gain de cause dans un procès visant à interdire la publication de cette sortie déloyale.

Paul Webb ne faisant plus partie de l’aventure, Laughing Stock est enregistré par Mark Hollis, Tim Friese-Greene et Lee Harris, avec l’aide de quelques musiciens additionnels. Publié en 1991, ce dernier disque, dans la continuité esthétique et conceptuelle de Spirit of Eden, est un nouvel échec public et conduit le groupe à sa séparation l’année suivante.

How to disappear completely

En l’espace de dix ans, le groupe aura opéré une évolution et une mutation exemplaire, bien que suicidaire du point de vue commercial.

De ses cendres va naître O.Rang, projet du duo Webb-Harris. Mark Hollis, de son côté, va mettre plus de cinq ans à retrouver le chemin du studio, pour un ultime témoignage. Le groupe devant toujours un album à Polydor selon leur contrat signé à l’époque, Mark Hollis décide de l’honorer en solitaire et sous son propre nom, délivrant un bijou d’intimisme et de pureté.

L’album éponyme sort le 26 janvier 1998. Huit morceaux d’exception, conviant piano, guitares, clarinettes, bassons, percussions, harmonium et autres curiosités. Et puis il y a surtout cette voix, troublante de sincérité, parcourant ce disque dont un doux bruit blanc sert de fil conducteur, comme un dernier voyage dans les méandres de l’esprit de Mark Hollis, qui semble à la fois plus apaisé et fragile que jamais.

Une plongée dans l’intimité et l’âme d’un musicien hors pair, expérimentateur de génie et taiseux affirmé, refermant autant de fantasmes que de mystères. Rarement un disque n’aura autant donné l’impression d’être aux côtés du musicien qui joue, nous parle, construisant et déconstruisant sans cesse sa propre musique, sa propre identité. L’ensemble, à priori dépouillé, est pourtant d’une rare richesse, fort d’une profondeur se révélant au fil des écoutes et des époques.

“Il ne reste aujourd’hui qu’une seule chose importante sur mes disques, c’est le silence”

Mark Hollis pour Les Inrockuptibles, 1991.

Qui, aujourd’hui encore, peut se targuer d’avoir véritablement saisi et compris Mark Hollis ? D’avoir perçu autre chose que les contours, les formes et couleurs nimbant son oeuvre comme sa personnalité, le guidant à travers une quête de la pureté, de la justesse, du silence ?

Dernière et discrète apparition de Mark Hollis sur un enregistrement,
au piano sur ce titre du collectif UNKLE sorti en 1998.

Mark Hollis est mort, en 2019, quelques jours avant l’arrivée du Printemps. Il n’aura donc pas vu sa couleur cette fois-ci, mais aura prouvé jusqu’à la fin qu’il avait toujours une longueur d’avance. Sa disparition laissera dans nos cœurs le contraire de ce qui fût sa vie et sa musique : un grand vide.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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