Le rap s’affranchit-il du genre ?

Le rap est sans doute le genre musical qui s’est le plus diversifié et démocratisé depuis sa naissance en 1970 aux États-Unis. Art de la revendication dès ses débuts, puisqu’il rend compte du cri de mal-être des ghettos noirs US, le rap repose sur l’effet de surprise, le choc provoqué par les mots, c’est l’art du kick et de la punchline. Mais quelle place pour la femme au sein de ce genre musical largement monopolisé par le genre masculin ?

Le rap se généralise en France dans les années 1990, autour de groupes phares tels que NTM, Sniper, IAM, Assassin ou encore MC Solaar qui popularisent le rap autour d’un idéal inspiré de l’Ouest atlantique et construit sur la beauté des textes et la finesse des punchlines, indissociable de sa dimension provocatrice originelle.

Progressivement, un courant de rappeurs promeut l’image du gangster, du badass, associées à la figure masculine. En parallèle, le rap devient un des genres musicaux les plus écoutés et partagés, le public se diversifie et entraîne un processus de starisation autour de certains rappeurs solo comme Booba, Kery James, Rohff, Diam’s ou plus récemment, Nekfeu, Maitre Gim’s, Jul ou PNL.

Dans cette sphère musicale où l’homme est surreprésenté, où situer la femme, que ce soit dans les textes, dans le public ou les artistes ?

On ne peut le nier, dans de nombreux textes de rap, l’image de la femme est récurrente, entre la figure de la mère, de la fille, des sœurs ou des « biatchs », le rap n’est pas toujours un éloge de la femme et de ses désirs. Face à l’existence du « rap-misogyne », on peut considérer qu’écouter ou chanter du rap pour une femme, représente en soi une démarche féministe. C’est s’inscrire dans un genre musical initialement monopolisé par les hommes et prendre une place égale à celle de l’homme.

En parallèle, la question du sexisme et de l’égalité des sexes est devenue un sujet récurrent du débat public, et de nombreuses féministes ont fait au rap un véritable procès par rapport à la question de la misogynie. Le rap est-il plus misogyne qu’un autre genre musical ? Ce procès appliqué au rap est-il justifié ?

Une bataille juridique entre féministes et rappeurs

Dans un premier temps la polémique s’inscrit dans un cadre légal et judiciaire. La première démarche qui démontre l’existence d’une inégalité dans le rap est celle des militantes féministes, notamment de l’association Ni putes ni soumises, qui traquent les paroles misogynes, salissant l’image de la femme. À l’origine d’une plainte contre Booba pour « paroles misogynes », elles sont également connues pour le procès contre Orelsan en 2009 contre son titre Sale pute qui retrace l’histoire d’un homme qui apprend que sa femme l’a trompé. Malgré la violence des paroles telles que « J’vais te mettre en cloque (sale pute) et t’avorter à l’Opinel », le chanteur est relaxé au titre du droit à la liberté d’expression artistique et la plainte est classée. Son titre Saint-Valentin dans lequel le chanteur rappe « J’te tèj’ la veille, et j’te rebaise le lendemain / Suce ma bite pour la Saint-Valentin » en guise de refrain, est repris et parodié par le duo féministe Elvire Duvelle-Charles et Sarah Constantin. Transposant les paroles elles inversent les rôles féminins/masculins de la chanson initiale et agitent des tampons usagés en clamant « Je t’aime / Suce mon clit’ pour la Saint Valentin », un mec coincé dans l’entre-jambe.

 

Un jour après la parution de la chanson le compte des chanteuses est fermé et le clip censuré sur de nombreuses plateformes de visionnages. Même s’il est remis en ligne avec une interdiction de visionnage pour les mineurs, cet épisode souligne l’inégalité des sexes qui persiste dans la justice française et le sexisme à l’œuvre dans la notion même de « liberté d’expression artistique » si souvent revendiqué par les chanteurs.

La femme, figure complexe et ambigüe du rap français

À travers le portrait de leurs mères, leurs sœurs, leurs filles ou leurs « tasspé », les rappeurs et rappeuses mettent toujours en avant des figures féminines de leurs vies, entre l’éloge ou la condamnation. Booba lâche à la fois des flow marqués par un machisme assumé « Ferme un peu ta gueule, va m’faire un steak frites » (KillerLunatic), « T’es pas bonne si t’as pas d’fesses t’as walou » (ScarfaceAutopsie Vol. 4) , « J’te prends matin midi et soir biatch comme un antibiotique » (PanameAutopsie Vol. 4), d’un romantisme à peine dissimulé. Mais dans son titre Ma Couleur (Lunatic), il souligne le courage de sa mère « Je dois tout à une femme » et « élevé par une lionne, pas eu besoin d’un paternel ».

La Fouine également oscille entre la figure de la femme-objet, il rappe dans Youporn  (Capitale du crime) : « Bitch, t’as pas vu l’heure qu’il est. Yeah, lèche moi la bite ici c’est Banlieue Sale ». Mais affiche dans une grande sensibilité dans Papa où il évoque sa fille « Je t’aime comme un fou, je t’aime à la folie / On m’a retiré tous mes points, je t’aime comme c’est plus permis ». (La Fouine VS Laouni)

Cette schizophrénie des rappeurs quant à la place assignée aux femmes n’est pas seulement réservée aux hommes. De la même manière, si Diam’s fait l’éloge de sa mère, pleine de courage et de dignité dans Sur la tête de ma mère (S.O.S) elle critique également le comportement de certaines filles qui « nous déshonorent », « ces trainées qui ont perdu leur virginité sans aimer ».

Il y aurait donc les filles bien d’un côté, les trainées de l’autre, celles qui permettent néanmoins de donner une image de gangster sans cœur aux rappeurs capables de romantisme ou de reconnaissance avec celles qui le méritent, comme le rappe Kaaris « La go là c’est p’têtre une fille bien mais on préfère les tchoins tchoins tchoins » (TchoinOkou Gnakouri), les filles dont la valeur s’arrête à la forme de leur corps et la capacité à se déhancher dénudée devant la caméra.

Corentin Richard, amateur de rap lui aussi, soulève une problématique sur la question de la figure féminine dans le rap, à propos de l’utilisation visuelle du corps de la femme dans les clips musicaux, qui reste de loin un des aspects les plus misogynes dans le rap. Il explique que « la femme, comme dans tous les arts, est un moteur pour le rap quand on voit le nombre de chansons écrites qui racontent une histoire d’amour qui s’est plutôt mal passée ou qui a marqué l’artiste, c’est une source d’inspiration. Après ce que je regrette d’un autre côté sur l’aspect plutôt visuel du rap, c’est l’instrumentalisation de la femme […], assez dénudée et dans des tenues assez inhabituelles. »

Certains rappeurs s’amusent de cette classification des comportements et retournent les codes et les attentes du public en inversant les rôles. Dans Trompes de Fallope, Jazzy Bazz construit son texte sur un schéma classique et récurrent : celui du mari trompé par sa femme infidèle. Or, dans un ultime coup de maître il retourne la situation dans les dernières phases et on comprend que la femme a fait cocu son mari avec Jazzy Bazz lui-même : « Je vais tuer celui qui te mettait en extase / je vais tuer celui qu’on appelle Jazzy Bazz » (P-Town). Le rappeur ne se place pas en juge misogyne de la femme adultère mais s’amuse en retournant le cliché contre le public qui s’était laissé prendre à la fiction et avait déjà pris position contre la femme et pour le mari trompé.

 

Le rappeur VS le personnage

Si le sexisme ordinaire se retrouve dans une grande partie des textes de rap, il serait réducteur de confondre l’artiste avec la fiction qu’il crée dans ses textes. Orelsan se défend par exemple de la violence de ses textes en disant vouloir montrer comment « une pulsion peut transformer quelqu’un en monstre », il s’agit en réalité d’utiliser les mêmes procédés littéraires de fiction et de création de personnage qu’un roman, une pièce de théâtre ou un film.

On a posé cette question à LecHad, rappeur du groupe High Five Crew pour savoir ce qu’il en pensait. Ce dernier répond : « TOUS les rappeurs sont dans un personnage, souvent une toute petite partie de soi extrêmement amplifiée. […] Et quand bien même la fiction se mêlerait au réel, tout le principe de la punchline c’est dire une phrase choquante qui reste dans la tête. » Il prend ensuite l’exemple des textes de leur dernier album Silicon Valley et présente les différents personnages auquel chaque rappeur du groupe prête sa voix :

« Mon personnage c’est un loser déprimé, blasé, seul, triste. Celui d’Eden veut tout casser et prendre sa revanche sur la vie qui a pas été sympa avec lui. Celui de Spider ZED c’est un geek casanier et bougon… rien n’est vu sous un angle positif, c’est pas les femmes en particulier. Moi je me situe comme un ado triste, seul a la recherche de l’amour (dans la vie je suis en couple et très heureux), Eden c’est le rappeur insolent qui veut se taper des groupies (pareil dans la vraie vie il est en couple depuis des années), Assassam est un vrai lover, ZED un dragueur maladroit… bref, chacun est dans son truc. »

 

En effet, il serait absurde de dire d’un acteur qu’il est misogyne à cause d’un rôle où il s’afficherait en macho sexiste et sans limites. Mais en réalité la frontière est floue et la question du personnage ne se pose pas pour tous les rappeurs de la même façon. Deen Burbigo affirme dans une interview de Booska-P que c’est en étant lui même qu’il est « le plus à l’aise pour écrire et pour ensuite défendre les morceaux » et ajoute avec une touche d’humour « je préfère que les gens me reconnaissent pour ce que je suis plutôt que de m’inventer une life et après t’as des problèmes ».

En dehors des failles sexistes que comporte la législation qui encadre la liberté d’expression artistique, le rap ne serait alors qu’une vaste scène ou les hommes et les femmes sont invités à utiliser les mêmes codes, la même violence verbale ?

Comme le souligne Christian Béthunes dans son livre Pour une esthétique du rap, le rappeur américain Ice T. se disait choqué que le shit talkin’ (le franc parler) des rappeurs puisse déranger les féministes. Il affirmait que « la fille du ghetto répond à nos conneries par des « va te faire foutre Ice. » c’est tout, elle ne nous répond pas « t’es sexiste. » Elles répondent avec leur rap à elles. » [1]

« Sois pas choqué, moi aussi je sais parler cru, aussi je sais parler de cul »

Dès l’introduction du morceau Cruelle à vie (album Brut de Femme) Diam’s annonce la couleur : elle fait partie de ces jeunes issus de l’immigration, elle connait les galères de la vie autant que les autres et ne laissera pas son statut de femme la rabaisser ou lui assigner une place inférieure. Son album Brut de Femme nommé « Album de l’année » en 2004 aux Victoires de la Musique (catégorie « Rap/Hip-hop ») place Diam’s comme figure majoritaire de la défense des femmes dans le rap et brise l’idée que le genre n’est réservé qu’à la gente masculine et les gros bras. En enchainant les récompenses [2], Diam’s est la première figure féminine qui réussit à s’imposer sur la scène du rap dans les années 2000.

Elle impose au rap un nouvel angle de vue : celui de la femme dans le monde. Ses flow dénoncent l’image du mec violent, celle du délinquant sans respect pour les femmes, condamnent avec rage l’insécurité des femmes dans cette « France hypocrite » et met à mal les standards sociaux genrés. Elle s’affiche sans complexe comme une guerrière en lutte perpétuelle dans ce monde dominé par les hommes et les attendus stéréotypés des genres.

Dans Incassables (Brut de Femme), elle dénonce le harcèlement de rue et les violences ordinaires faites aux femmes dans différentes phases : « Je prends plus le RER, pas sûre de sortir entière » ou encore « Je vis dans la crainte que dans mon verre il y ait de la drogue / J’évite les rues la nuit car le viol est à la mode », avant d’encourager les femmes à ne pas se laisser faire « Il ne faut pas se voiler la face / Défends ton nom et ta place / Fonce, mais surtout reste sûre de toi ».

Ma souffrance (Brut de femme) est un titre autobiographique lâché à la manière d’une bile acide pleine de douleur qui retrace la période de violence conjugale subie par la chanteuse à l’âge de 17 ans. Diam’s dénonce avec acharnement les failles de l’homme viril que la société érige implicitement en figure dominante sur la femme. Elle se libère des attendus de la société patriarcale avec son style à la garçonne, elle devient la figure de la femme émancipée, petite banlieusarde « fière de pouvoir régler addition » (Petite BanlieusardeDans ma bulle). Or, si on peut parler de féminisation du point de vue dans le rap, on ne peut encore vraiment appliquer la notion de féminisme aux titres de Diam’s, même si elle incarne un véritable tournant dans le rap français.

Après Diam’s peu de femmes ont su reprendre le flambeau qui avait été allumé, ce qui montre à la fois le retard de la France mais également la difficulté de s’imposer en tant que femme dans cet univers masculin. Eloïse Bouton, ancienne Femen et féministe engagée a d’ailleurs décidé de réhabiliter le travail des femmes dans le rap en répertoriant dans son blog Madame Rap les clips, live et interviews de toutes les rappeuses du monde entier. Parmi elles une figure phare du rap féministe contemporain : Princess Nokia. Cette rappeuse afro-féministe s’affiche sans complexe comme une ardente défenseure de la femme libre et affranchie des limites imposées à son corps. Lors de ses concerts elle nous crie, à nous les femmes, de monter sur scène, de se sentir libre de faire ce dont on a envie avec notre corps. Plus rare, elle marque une pause dans le concert pour nous encourager à la prévenir elle ou un membre de son équipe en cas de problème ou de menace. Une attitude engagée qui ne fait pas semblant puisque lors de son concert en Angleterre ce 15 février, elle en est venue aux mains avec un spectateur qui lui avait proféré des injures sexistes et lui avait demandé de montrer ses seins. Ses textes également pulvérisent les clichés ou les attentes par rapport aux femmes. Elle défend son image de femme aux « petits seins et ventre rebondi » dans Tomboy et refuse tous les codes XS des canons de beauté.

 

« Un homme facile c’est un gars sympa, une femme facile ben c’est une pute »

Finalement le problème de la misogynie dépasse de loin les frontières du rap. Fatal Bazooka aura tout de même le mérite de dire clairement les choses, « n’en déplaise aux puristes la langue française demeure beaucoup trop machiste ». Parce que les provocations sexistes et machistes se fondent majoritairement sur les constructions mentales que la société patriarcale héritée depuis des millénaires nous impose.

De plus en plus de femmes écoutent du rap pour le plaisir du flow, le message ou la prod, passant outre le caractère sexiste ou misogyne des sons qui se retrouvent aussi bien dans de nombreux autres genres que le rap. Michel Sardou dans Les Villes de la solitude chantait alors « J’ai envie de violer des femmes / De les forcer à m’admirer ». Une apologie du viol qui s’écoute sans faire sourciller ni les hommes ni les femmes. De la même manière Michel Delpech dans Les Groupies « C’est un joli parasite / Qui s’accroche et que l’on quitte / Quand on en connaît un meilleur. / Ça ne reste pas dans le cœur,  / Une groupie, une groupie ».

Le rap dans toute sa diversité ne peut donc pas être qualifié de misogyne. À l’instar de certains humoristes, certains rappeurs ont malheureusement construit leur carrière sur le sexisme, la dévalorisation de la femme et l’utilisation commerciale de son image. Mais il est impensable d’associer cette caractéristique à tous les rappeurs. Là où on peut sans conteste attribuer un aspect misogyne au rap est dans la restriction et le jugement qu’il renvoie : un homme pourra clamer qu’il « les baise toutes » dans un clip peuplé de filles dénudées sans se faire descendre dans la critique pour autant, là où une fille exprimant ses désirs aussi crument qu’un homme sera traitée de « salope » ou de mauvaise fille.

Le problème ne réside donc pas tant dans le rap lui-même sinon dans la représentation collective des rôles féminins et masculins, entretenus par les discriminations sexistes au sein même de la justice française censée encadrer le processus de création. Mais comme toujours les mentalités tendent à évoluer et comme le soulignent Dawan et Yaska sur la question de la présence féminine dans le rap « on y est de plus en plus sensible, et on tend vers l’égalité — dans le rap comme ailleurs. » [3]. En soulignant le problème de la « sous-médiatisation » du rap féminin et féministe, Corentin rappelle également que cette situation est loin d’être immuable. Il convient aussi de ne pas oublier que les démarches féministes ne sont pas seulement initiées par des femmes. On peut par exemple rappeler le titre de Georgio dans son dernier album Héra : Sveltana et Maïakovski qui place le public dans l’intimité glaciale d’une jeune femme contrainte à la prostitution, ici en complète empathie avec le personnage et en lui rendant une dignité totale.

 

On peut également penser au dernier album de Nekfeu, Cyborg, double disque de platine, qui nous fait découvrir deux voix féminines, celles de Clara Luciani sur Avant tu riais et Crystal Kay sur Nekketsu. Une collaboration qui vise la promotion de la place féminine dans le rap et qui démontre que la mixité dans le rap est non seulement possible mais également source d’une grande richesse dans l’écriture des textes.

[1] Cité dans DJ culture, par Ulf Poschardt, p.199

[2] En 2004 Diam’s reçoit le prix de l’album de l’année pour Brut de Femme aux Victoires de la Musique, elle est nommée “Meilleure artiste française” en 2007 (MTV Europe Awards). Toujours en 2007 elle est nommée meilleure artiste féminine française, Dans ma bulle est meilleur album français, et La Boulette meilleure chanson française (NRJ Music Awards).

[3] Interview donnée pour Le Délit

Merci à Pauline Ollier, contributrice Genius France, pour ses précieux conseils.

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