Rencontre avec Marvin Jouno – « Sans cet album, je me serais vraiment perdu »

Photo : © Mélanie Elbaz


Trois ans après Intérieur Nuit, premier opus salué par la critique, Marvin Jouno nous emmène Sur Mars (Un Plan Simple), voyage intime et torturé dont il n’est pas sorti indemne.

Parfois l’image que l’on peut se faire d’un artiste s’envole en fumée lorsqu’on rencontre l’homme. En écoutant Intérieur Nuit, on pouvait imaginer un mec sûr de lui, détendu, qui a le contrôle. Tout de noir vêtu, c’est presque un peu gêné que l’on découvre Marvin Jouno, l’air timide, la voix basse, mais tout de même une petite étincelle dans les yeux. Toute petite, parce qu’on le sait lorsqu’on a écouté Sur Mars, Marvin Jouno est un homme meurtri. Sur son disque, il le crie, loin de l’intimisme de notre interview. C’est son intimité et sa douleur qu’il fait déferler sur dix pistes, mais c’est très calmement, et avec le sourire qu’il parle de sa musique.

Pourquoi Sur Mars ?

Mars ça représente le lieu où j’ai passé mes trois dernières années, depuis la sortie d’Intérieur Nuit. J’ai eu parfois l’impression de vivre sur une autre planète. Ce sont trois années assez douloureuses, assez solitaires. J’ai vécu dans une espèce de dépouillement absolu, sans vraiment d’habitation parfois. Et j’ai eu l’impression d’être vraiment en territoire inconnu, hostile. Je me suis accroché à cet album. Et puis Sur Mars, c’est un peu une métaphore, presque pour dire l’indicible.

Ce « dépouillement », il est lié à la notoriété, ou à des choses plus personnelles ?

Sincèrement, c’est pas le succès. Ma notoriété reste très très limitée, c’est un projet assez confidentiel.  Donc à ce niveau là j’ai pas vrillé du tout. Au contraire, Intérieur Nuit m’a apporté beaucoup de choses, sur le plan artistique je me suis vraiment réalisé. Il y a eu beaucoup de belles surprises, c’était assez inattendu de faire une telle tournée (une soixantaine de dates, ndlr), d’avoir un tel accueil médiatique, donc ça a été très réconfortant.

C’est vraiment sur le plan personnel. Au moment où je recevais beaucoup, je perdais aussi énormément, je sentais tout s’étioler. J’ai l’impression que cet album, c’est l’histoire d’un mec à mi-temps, au mi-temps de sa vie. 35 ans c’est à peu près la moitié de la vie d’un homme. Et dans le même temps, j’ai eu l’impression que tout ce que j’avais construit se cassait la gueule, comme un château de cartes. C’est ce que j’ai voulu raconter.

Est-ce que c’est un album sur la rupture, ou sur la séparation ? Ce qui n’est pas la même chose…

J’aurais du mal à choisir entre les deux, et je pense que c’est un album de deuil. J’ai dû faire trois deuils, en peu de temps. C’est toujours un peu particulier, parce qu’il y a beaucoup d’impudeur dans mon propos, mais j’ai l’impression que je ne dis pas les choses clairement, je vais passer pour une coquette. J’ai mis fin à une histoire d’amour de dix ans, je suis parti du jour au lendemain avec ma valise, j’ai lâché l’espèce de domicile conjugal. Et j’ai vécu comme ça à droite à gauche pendant deux ans et demi, sans trop d’affaires. Ensuite, j’ai cru à une histoire d’amour à distance, qui n’a pas eu lieu. Enfin j’ai fini par perdre ma mère d’une longue maladie. Et ces trois figures féminines s’entremêlent dans tout l’album, elles sont centrales, et l’album leur est dédié. Je ne parle quasiment que de ça, parce que j’ai été chamboulé par ces histoires.

Il y a un changement de personnage entre les deux albums. Dans Intérieur Nuit, un Marvin un peu séducteur, romantique. Dans Sur Mars, c’est un mec qui en chie…

C’est vrai qu’il y avait peut-être un côté plus romantique sur le premier album. J’en ai parfois un peu souffert, je ne savais pas trop quelle image je dégageais, et puis je suis pas là pour penser à ça mais… J’ai toujours été hyper sincère. Je crois que cette fois-ci, j’avais moins envie de plaire peut-être, je voulais être plus proche du mec que j’étais devenu. Je reste sincère, mais je pense que j’ai voulu montrer une autre facette, plus noire, plus sombre, et plus brute. Je voulais quelque chose de moins filtré. Et puis sincèrement, je n’étais pas dans des sentiments joyeux, amoureux, donc je ne pouvais pas les exprimer.

Ta musique sur cet album est plus électro, plus entraînante, presque plus dansante. Ce qui tranche avec le propos ?

C’est vrai ! En fait au départ, je voulais faire un album de rock (rires). Mais avec Angelo Foley (son ami d’enfance, qui a collaboré entre autres avec Christine & The Queens et Eddy de Pretto, ndlr) avec qui on a réalisé l’album, et qui avait déjà réalisé Intérieur Nuit, on a quasiment pas utilisé de guitare, donc ça devenait compliqué de faire du rock. J’ai regardé d’un peu plus près la musique qui moi me fait vibrer depuis quinze ans en tant qu’auditeur. J’écoute quasiment pas de chanson française, j’écoute énormément d’électro, de hip-hop. J’avais déjà tenté quelques incursions sur le premier, mais j’avais pas été assez loin. J’ai voulu poussé plus loin l’exploration. Et puis j’ai tellement aimé les phases instrumentales et électro sur les morceaux d’Intérieur Nuit lors des concerts que je voulais absolument retrouver ça sur la prochaine tournée.

« J’ai voulu être un peu plus radical. »

Ça fait partie de mon ADN, je pense que j’étais un peu timide sur le premier album, à tout point de vue, j’étais très pudique, j’ai voulu tout codé. Je découvrais tout, j’avais tout à apprendre. Et… je sais pas, là j’ai voulu être un peu plus radical, quitte à être clivant, et à perdre des gens.

Du coup, on est presque étonné d’entendre le titre Le silence, très posé, qui démarre juste avec de la guitare, à croire que vous l’avez enregistré comme ça sur l’instant…

C’est le cas ! En fait c’est une chanson qu’on avait déjà enregistrée, qui était très très arrangée, mais qui ne s’imbriquait plus du tout dans l’esthétique de l’album. C’était presque une redite d’Intérieur Nuit, ce que je ne voulais vraiment pas faire ! Moi je tenais à ce titre, à ce texte, donc je voulais absolument lui trouver son décor. Et en effet, c’est comme si on avait coupé l’électricité sur ce titre : on a gardé une guitare, on a quasiment gardé la prise en one shot, on la voulait un peu lo-fi, qu’elle soit dépouillée totalement. Le silence, c’est le vide, le dépouillement total. Et puis comme c’est un album qui est très dense, il était nécessaire d’avoir une respiration quelque part. C’est une toute petite respiration, parce qu’il y a pas beaucoup d’oxygène à y prendre, mais c’était nécessaire.

Il y a donc cette chanson, sur Intérieur Nuit, il y avait quelques piano-voix. Est-ce que ça te plairait de proposer plus ce format là ?

En fait les titres sont souvent composés comme ça. Je les écris sur un piano, et ensuite je retravaille ça avec Agnès Imbault, qui est toujours à mes côtés. Donc en fait la chanson n’existe pas tant qu’elle ne tient pas sur un piano-voix. Mais j’ai un peu peur de l’étiquette “chanson française”, moi j’ai envie de faire une pop actuelle. Donc ça passe par des arrangements, sinon on se retrouve sur quelque chose de très intemporel, un piano-voix ça existe depuis toujours. Mais je m’autorise sur un troisième album éventuel à faire quelque chose de totalement différent : peut-être que des cordes, peut-être un seul instrument… J’aimerais bien aussi peut-être éviter l’écueil d’une production, une production c’est très clivant. Des gens supportent pas l’auto-tune, les rythmiques trap… J’aimerais bien voir ce que peuvent donner les chansons sans ses artifices là.

Pourquoi as-tu peur de « l’étiquette chanson française » ?

C’est un peu comme l’étiquette « variétés », c’est un peu un fourre-tout, ça veut pas dire grand chose. Et c’est parfois réducteur. J’écoute énormément de pop anglo-saxonne, et c’est ce que je veux proposer ! Malheureusement, ou bien heureusement, je chante en français (rires). Et j’essaye de coller cette langue que j’adore à une musicalité plus anglo-saxonne. C’est pour ça que cette étiquette me fait peur, parce qu’elle est très large, et que parfois il y a un côté un peu poussiéreux.

Comme sur Intérieur Nuit, tu joues toujours avec les mots et leurs sens. Ça t’éclates toujours autant ?

Ah toujours ! Sinon j’ai l’impression que je n’ai pas fait mon travail, que j’écris une liste de courses ou que j’envoie un mail à un pote. Donc c’est un process qui est très long, qui est un peu laborieux. Je mets un temps fou à écrire, j’ai pas beaucoup de déchets dans ce sens où je ne lâche pas le texte. C’est une petite lutte sympa, mais il faut absolument qu’il y ait des sens cachés, qu’il y ait un jeu sur la langue et sur le sens des mots. J’essaye par contre d’estomper un peu les jeux de mots parce que j’ai pas envie d’être un chansonnier. Mais je suis assez marqué par l’assonance (répétition d’un même son dans plusieurs mots proches, ndlr). En pleines études littéraires au lycée, c’est plutôt le rap qui m’a fait comprendre cette figure de style, et je suis un fan absolu de Booba par exemple.

Est-ce que cet album t’a fait du bien ?

J’espère. Ça a été une vraie catharsis, comme souvent avec mon rapport aux pratiques artistiques. C’est quelque chose que j’avais besoin d’exprimer. J’avais besoin d’exorciser mes démons. Et dans ce sens, il a été ma bouée, c’est ce qui m’a permis de garder un peu la tête hors de l’eau, j’avais un objectif. Sinon, je pense que je me serais vraiment perdu.

Pour finir, qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?

Joji, qui était un meme sur YouTube il y a quelques années et qui maintenant fait de la musique. J’écoute toujours beaucoup Nils Frahm. Et en français, je suis fan depuis le début de ce que fait Flavien Berger.


Sur Mars, de Marvin Jouno, sortie le 25 janvier 2019, © Un Plan Simple

Kevin Dufreche

Directeur-adjoint de la rédaction. Radiophonique, parait-il !

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