« La Disparition de Josef Mengele » – Récit d’une dérobade historique

L’écrivain et journaliste Olivier Guez a reçu au début du mois de novembre le prestigieux prix Renaudot pour son nouveau roman, La Disparition de Josef Mengele. Il succède ainsi à Yasmina Reza, récompensée l’année dernière pour Babylone.

Le récit d’Olivier Guez suit pas à pas les trente années de cavale d’un criminel de guerre nazi aux innombrables forfaits, Josef Mengele, surnommé « l’ange de la mort ». Alors qu’il a fui en Argentine, pensant y trouver un refuge, son premier exil n’est que le début d’une nouvelle existence qui petit à petit s’empoisonne de l’angoisse d’être démasqué, mais où jamais un seul doute ne vient ébranler la conviction du bien-fondé de ses agissements sous le IIIe Reich.

Un monstre bien humain

La force d’Olivier Guez tient à la réussite du portrait humain qu’il dresse dans son livre. Si Josef Mengele est bien un monstre au « cœur atrophié » incapable de la moindre empathie, il est également un homme banal et qui n’échappe pas à la peur, à l’anxiété, aux humiliations. Sa vie clandestine le contraint à goûter au pain amer des persécutés qu’il envoyait mourir à la chaîne. Lui qui se voyait l’architecte racial d’une Allemagne peuplée de surhommes, le voilà réduit aux dimensions les plus abjectes de l’humanité : son rêve de renommée éternelle devient le cauchemar éveillé d’une existence en sursis. Mengele est ballotté d’un bout à l’autre du continent sud-américain, traqué en permanence et contraint de frayer avec des peuples métissés, un comble pour celui qui se décrit comme un « ingénieur de la race ». Les seuls réconforts qu’il peut escompter lui viennent de son égocentrisme et de son autocomplaisance outrés.

Un autre atout non négligeable de ce roman réside en la représentation de la complaisance tiède et silencieuse qui est souvent celle d’une grande majorité lorsque les représentants du pouvoir légitime commettent l’impardonnable. Le couple Stammer, qui accueille Mengele sous une fausse identité sans questionner son passé et avec une indifférence totale pour les crimes qu’il pourrait avoir commis, incarne cette passivité terrifiante du plus grand nombre en temps de ténèbres. A l’inverse, le jeune Rolf, fils tourmenté de Mengele, incarne une génération nouvelle qui rejette l’héritage macabre de ses aînés et honnit les horreurs perpétrées.

Une forme cohérente

Le livre ne cache pas son caractère historique, et une longue liste de sources apparaît à la fin du volume. Pourtant, bien que le texte soit chargé de dates et de références, le texte d’Olivier Guez se développe de manière fluide, et remplit parfaitement le rôle qui devrait être celui de tout ouvrage traitant d’une période aussi noire et douloureuse. Ici, le romanesque consubstantiel à la cavale de Mengele, devenu en quelque sorte une icône pop, sert une vocation à la fois humble et noble, celle de faire le constat, une fois de plus, que le mal n’a aucune excuse, fusse-t-elle le service de l’ordre et l’obéissance à la hiérarchie, arguments souvent avancés par Mengele dans le roman pour justifier ses actes. Le choix de représenter l’homme en fuite plutôt que dans sa blouse blanche d’arbitre de la mort a l’intérêt de le montrer dans son plus simple appareil, loin de l’attirail et du prestige d’un nazisme en gloire. La médiocrité de son caractère ainsi que l’obsolescence de ses idées ressortent d’autant mieux que la chute du IIIe Reich est consommée et que le nouvel ordre Européen en construction se fait sur des idéaux opposés aux siens. Absurdement amarré aux oripeaux d’un rêve malsain et sanguinaire qu’il dépeindra jusqu’au bout comme un idéal, Mengele verse peu à peu dans un déclin irréversible.

Olivier Guez © Joël Saget / AFP

 

Le récit de cette chute progressive est ponctué d’un grand point d’interrogation : comment tolérer qu’un meurtrier de l’envergure de Mengele ait pu échapper à la justice toute sa vie durant ? La fin du roman dépeint à merveille la dissonance grinçante entre les dernières années d’un homme diminué décrit comme malade, incontinent et paranoïaque, et la figure de dandy criminel qu’en ont fait les médias de l’époque. Le médecin d’Auschwitz disparaît pour la dernière fois sans avoir répondu de ses actes.

Un texte-mémoire

La vertu la plus appréciable de La Disparition de Josef Mengele tient à sa fonction mémorielle. Comme tous les grands textes qui savent nous rappeler que les erreurs – et les horreurs – passées ne sont révolues qu’en puissance, et qu’aussitôt oubliées l’homme se rue derechef avec la confiance d’un converti dans les impasses idéologiques dont il a déjà fait les frais, le texte d’Olivier Guez s’inscrit dans une « tendance » du souvenir, dont il serait bon de tirer les conséquences salutaires au lieu de s’exaspérer de la récurrence des thèmes traités. La toute fin du roman renforce une impression de parenté avec l’œuvre d’un autre écrivain, Romain Gary. Lui qui dédiait son dernier roman, Les Cerfs-Volants, à cette mémoire menacée par la tentation amnésique, mettait également en garde son jeune héros Janek Twardowski dans Education Européenne : « Méfie-toi des hommes ».

Les derniers mots d’Olivier Guez portent en eux l’écho de ceux de l’auteur des Racines du ciel : « Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s’étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s’éclipse et des hommes reviennent propager le mal. Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes ». Se souvenir des crimes passés n’est pas de l’autoflagellation, contrairement à ce que voudraient faire croire certaines personnalités politiques ; c’est au contraire l’aveu humble et honnête que l’homme, quelle que soit sa nationalité, est faillible mais aussi perfectible, et qu’il ne peut construire son avenir qu’à la lumière des enseignements tirés de son histoire.

La Disparition de Josef Mengele est un livre à lire pour se souvenir, encore et encore, et découvrir un écrivain au regard juste.

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