« Building Stories », la bande dessinée à monter soi-même

© Editions Delcourt

Trois ans après sa publication en 2012, Building Stories s’est vu attribuer le prix spécial du jury d’Angoulême, récompense prestigieuse s’il en est. Il est pourtant resté relativement discret en librairies, où vous pourrez parfois trouver son grand format engoncé dans quelque remise lugubre ; il est grand temps de remettre cette perle baroque dans les incontournables du bédéphile.

De nouveau, Chris Ware, 46 ans et petite star du neuvième art, déconcerte. En lieu et place du traditionnel roman graphique, il nous met en effet entre les mains une boîte lourde, encombrante et pas très bon marché. En quatrième de couverture, sous couvert de gracieusement présenter son œuvre et son contenu et afin de nous permettre de nous échapper de « l’incorporalité électronique de l’existence », l’auteur nous noie comme d’habitude sous les informations superfétatoires et volontairement trop complexes qui ne nous apprennent rien sur ce que nous nous apprêtons à lire. Plus qu’une chose à faire : ouvrir la boîte de Pandore.

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La devanture de la fameuse boîte

Quatorze valent mieux qu’un

Sous la surprise, surtout, ne lâchez pas le coffret : vous en laisseriez s’échapper les quatorze livrets, dépliants, volumes reliés et affiches qui composent le tout de Building Stories. Un véritable labyrinthe d’informations, à l’ordre volontairement laissé libre au lecteur. La question se pose, pendant une seconde : par où commencer ? En l’absence de réponse clairement indiquée, il faudra commencer au hasard, peut-être, par habitude de lecteur, par ce qui ressemble le plus à un volume de bande dessinée dans ce fatras. Au fil des pages et des livrets – et ils sont nombreux- notre œil détricotera tout un univers, s’étalant sur quelques personnages et quelques décennies. Au cœur de cette multitude émerge un personnage principal, une femme, fleuriste un temps après ses études d’art et apparemment à la recherche d’une vie de couple bien rangée. N’allez cependant pas vous mettre en tête que ses folles péripéties la mettent au niveau d’un Harry Potter du quotidien : les enjeux présentés à travers elle sont normaux, banals même. C’est pourtant ce manque d’aventure qui nous permet de nous rapprocher de ses questionnements ô combien existentiels qui, en chacun des lecteurs, pourra toucher une corde sensible. Quel est mon rapport à la mort ? Aurais-je dû faire autrement ? Ai-je choisi par envie ou par dépit d’autre chose ? Dois-je revenir sur tout cela ? Autant de questions qui taraudent ou tarauderont chacun de nous : c’est le temps qui passe, le fil conducteur de cette réflexion.

À travers ce sur quoi il s’appesantit, Chris Ware nous donne d’ailleurs son avis, sinon nous le martèle, sur ce qu’il est pertinent de considérer dans l’histoire d’une vie par rapport à ce qu’il est inutile de répéter. Exemple flagrant, notre héroïne anonyme est amputée au niveau de la jambe gauche, sans qu’il ne nous soit jamais donné les moyens de savoir pourquoi. Simplement, c’est un événement qui est arrivé et qui n’influe que de manière mineure sur l’histoire, tandis qu’un accent bien plus prononcé sera mis sur les doutes, les angoisses, la routine de cette femme. Aussi nombre d’aspects sont laissés de côté qui sont autant de questions que nous trouverons sans réponse, sinon celle qu’il y a des questions qu’il n’importe pas de poser. Chris Ware s’écarte en bien des façons de la structure narrative classique, pour laisser totale liberté au lecteur : injonction lui est donc faite de retracer l’histoire qui lui plaît dans ce grand méli-mélo, et d’en retirer les enseignements qu’il en souhaite.

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Une page de Ware : ne vous y perdez pas

Un style maîtrisé pour une vie à la dérive

Les aficionados de la bande dessinée connaissent l’inimitable style de Ware ; les lecteur·rice·s d’actualité anglophone les plus attentif·ve·s le reconnaîtront immédiatement. Il compose en effet régulièrement des couvertures pour le New Yorker, avec toujours une photographie et une atmosphère à couper le souffle. Les plus chanceux·ses ici seront donc ce·lles·ux pour qui tout reste à découvrir de cette patte très stylisée, à la frontière du dessin technique voire anatomique. Le style reste d’une cohérence rare et remarquable tout au long de ces différents fils narratifs : jamais surprenant, jamais transcendantal quoique toujours effectué avec une maîtrise incomparable, il sert parfaitement le propos. Les changements entre point de vue isométrique et 2D quasi-vidéoludique mettent les personnages au centre d’intérieurs fouillés, quasiment aussi importants qu’eux : leur vie ne prend sens que dans cet environnement à la même échelle (insignifiante ?) que les événements qui la rythment. Les nombreux graphes, parfois anatomiques, parfois architecturaux, sont le prétexte à une multitude de détails, qui donnent à ce récit ce que j’appellerai une banale profondeur : sans jamais d’extravagance, on est happé aux larmes dans les vies et les tourments existentiels d’une poignée de personnages que l’Histoire aurait pu oublier. Si ce n’était Ware, mettant sans relâche en relief cette mélancolie omniprésente, inhérente au temps qui passe, qu’il relie de sa patte aux murs qui entourent chacun : à ce titre, l’immeuble de nos personnages en est un à part entière.

Le tout n’est pas nécessairement facile à lire. L’auteur multiplie les flèches biscornues, les polices taille 4, les détails dans tous les coins, une foultitude bourgeonnante qu’il alterne sans vergogne avec des pages dénuées d’action. Mêlés au format unique de cette œuvre, il semble parfois difficile de s’y retrouver : quand, après un dépliant sur le sentiment de solitude, il nous faut revenir aux facétieuses aventures d’une abeille espiègle, il est presque obligatoire de faire une pause pour se forcer à changer d’ambiance. Pourtant, une fois tous ces bouts d’histoire épars remis dans l’ordre, une fois le sens qu’ils ont pris à nos yeux donné à cette continuation d’extraits aléatoires, la profondeur de Building Stories prend aux tripes ; l’identification est telle que notre propre vie prend le reflet de celle que l’on vient de nous présenter, jusque dans ses aspects les moins héroïques.

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L’épure, prolongement de la monotonie ?

C’est en refermant le coffret, avec ce terrible sentiment qu’on a à peine commencé, que l’impact de Building Stories se dévoile. Et de voir Chris Ware se jouer de nous : « tu en voulais plus ? Mais demande, mon petit, pose tes questions. Tout est déjà là ». Et c’est là, brusquement, qu’on réalise qu’on le savait déjà, que ce petit bijou a déjà parlé de tout ce qu’il avait promis. De l’histoire d’un immeuble, des personnages qui y habitent, des pierres qui s’érodent. Des vies qui se construisent, qui s’amoncellent sans que quiconque y prenne garde. Des étages de bâtiments, comme autant de tranches de vie, comme autant de découpes, de filtres que nous traversons pour nous contempler. Notre vie, celles des autres, des liens qu’il nous faut élaborer de nos propres mains afin d’y donner du sens. Building Stories ne cherche pas à raconter une histoire : il nous donne les outils pour enfin voir la nôtre.

Loris Prestaux

Fait des trucs et pense qu'il serait très intéressant que le monde entier soit au courant.

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