Les pires batailles de l’Histoire sortent de nos manuels scolaires

De YouTube à la littérature, il n’y a qu’un pas que Benjamin Brillaud, alias Nota Bene, a franchi il y a peu. Comme beaucoup, il tente d’apporter sa pierre à l’édifice des ouvrages d’Histoire. Une chose le différencie pourtant de certain·e·s de ses compères : il a le don de captiver les foules en à peine quelques phrases.

Si les cours d’Histoire rimaient avec ennui, les leçons consacrées au mouvement des armées étaient sans doute les plus barbantes que l’on ait dû endurer lors de nos années collège. Les noms des généraux sortaient des esprits aussi rapidement que les marges des cahiers se remplissaient de petits dessins. Quelques professeur·e·s ont tenté de rendre la matière un peu plus attrayante par des stratagèmes plus ou moins couronnés de succès. La majorité d’entre eux-elles, malheureusement, s’est résignée à faire réciter le classique “1515 Marignan” sans chercher à susciter la flamme de l’intérêt dans les yeux de leurs élèves.

Cette léthargie assommante, Benjamin Brillaud l’a lui-même endurée, et il en parle dans des termes pour le moins clairs. L’entame de son ouvrage va droit au but : « Il faut bien le dire, de mon point de vue d’adolescent, l’histoire c’était souvent très chiant – comme apprendre par cœur une poésie particulièrement longue, puis réciter de façon mécanique un texte qui ne trouvait finalement aucun écho dans notre monde actuel. » C’est avec beaucoup de persévérance et de volonté que le professionnel de l’audiovisuel, féru d’Histoire, a finalement réussi à déjouer les pièges de l’enseignement classique de cette matière en apparence rébarbative.

Personnifier c’est transformer l’essai

Le premier point fort, et non des moindres, de cet ouvrage, c’est qu’il donne bien plus qu’une identité aux personnages qu’il met en scène. Dans un cours d’histoire commun, tout est fait pour désincarner les figures dont on voudrait nous faire retenir les exploits. Une date de naissance, de mort, quelques lieux de résidences, au mieux une généalogie inintéressante dont on ne connait pas la moitié des noms. Sans jamais tomber dans le roman national – pratique fortement présente chez certain·e·s auteur·e·s et consistant à magnifier le caractère ou les exploits des figures de l’Histoire – Benjamin Brillaud nous rend ses pantins plutôt attachants. Non sans humour, il capte l’attention des lecteur·rice·s en disséminant, sans jamais en abuser, des indices de personnalité qui nous permettent de nous faire une meilleure idée des caractères présents sur le champ de bataille.

S’il convient d’être subtil dans la description d’un personnage historique aussi important que Renaud de Châtillon, force est de constater qu’un seul adjectif me vient à l’esprit lorsqu’il s’agit d’évoquer ce gaillard : Renaud est surtout un bon bourrin !

Cachez cet ethnocentrisme que je ne saurais voir

En plus de tordre le cou à des dizaines de milliers de soldats et autre fantassins téméraires, Les pires batailles de l’Histoire en profite pour tordre le cou à quelques clichés bien tenaces. On a pour habitude, peut-être à tort, là n’est pas la question, de dire que l’enseignement français est empreint de chauvinisme. Les élèves sortent du lycée avec une connaissance ultra approfondie des événements marquants de leur pays, parfois jusqu’à connaître tou·te·s les premier·e·s ministres de tou·te·s les président·e·s depuis le début du XXe siècle. Certes, c’est utile de savoir toutes ces choses, et il n’y a certainement aucune honte à manifester de la fierté pour le patrimoine de sa nation. Néanmoins, il peut être très bénéfique d’aller plus loin, d’élargir ses horizons, d’être curieux·se, bref, d’avoir soif d’ailleurs.

Conscient de ce défaut d’enseignement, Nota Bene met un point d’honneur à rappeler qu’au moment où une bataille prend place, d’autres évènements majeurs ont lieu, qu’ils soient culturels, belliqueux, scientifiques ou religieux. L’ethnocentrisme est persona non grata dans cet ouvrage, et ce rejet se manifeste sur deux plans. D’une part, les quinze batailles décrites ne se focalisent pas que sur les exploits franco-français. On se balade entre la Grèce, Zanzibar, Cuba, Jérusalem, le Japon ou encore l’Écosse. Tout est fait pour étendre au maximum le panorama spatial et chronologique (la bataille de Marathon s’est déroulée au VIIIe siècle avant notre ère, la tension de la baie des Cochons est elle, encore très fraîche dans la mémoire universelle).

D’autre part, et c’est probablement le coup de génie du livre, aucun chapitre ne se termine sur l’issue de la bataille décryptée. Plutôt que de simplement compter les morts et résumer les enjeux que comportait l’affrontement décrit, l’auteur va plus loin. Il va même très loin, puisqu’il s’attèle à expliquer tout ce qui s’est déroulé, au même moment, partout ailleurs dans le monde. On nous a suffisamment cassé la tête avec la guerre de Cent Ans, tout le monde se souvient plus ou moins de ses tenants et aboutissants. Mais saviez-vous qu’au même moment, l’Empire Ottoman subissait une de ses plus grosses défaites face à l’armée mongole ? Que l’empereur de Chine, plutôt que d’engager des guerres coûteuses, a joué la carte de la diplomatie en envoyant son grand eunuque impérial parcourir la moitié du globe en vue de signer des accords commerciaux ?

Un soupçon de fiction dans l’océan du réel

Interrogez qui vous voudrez, qu’il-elle soit encore jeune écolier·e ou ancien·ne lycéen·ne, tou·te·s seront unanimes : les meilleures heures de cours étaient celles où le·a professeur·e faisait la fleur à ses élèves d’illustrer son propos par un film. Bien sûr, on était loin de la séance de cinéma, un sachet de pop-corn à la main. Il était rare qu’un·e enseignant·e soit assez téméraire au point de défier sa direction et de diffuser en intégralité Braveheart ou 300. On cherchait d’avantage le compromis, en projetant Le journal d’Anne Franck ou un épisode d’Apocalypse. Les plus chanceux·ses auront même eu le plaisir de se farcir les deux heures trente du film de Stijn Coninx Daens, narrant les exploits de l’abbé flamand défenseur des travailleurs, opposé à l’hégémonie du catholicisme politique.

Même si la description est rieuse et teintée d’ironie, elle n’en reste pas moins vraie. Il faut parfois ajouter un soupçon de fiction pour captiver l’attention d’une classe amorphe. Les tentatives sont plus ou moins fructueuses, suivant les choix posés par les enseignant·e·s. Benjamin Brillaud s’est engouffré dans cette brèche en faisant le choix de la courte de mise en scène pour dynamiser ses écrits. Chacun des quinze chapitres est interrompu par une courte scène romanesque, où l’auteur imagine quels auraient pu être les dialogues des protagonistes lorsqu’ils se battaient. Plutôt que de simplement décrire avec dureté et froideur la façon qu’avaient les soldats de tomber de leurs chevaux, de s’écrouler, d’être laissés pour morts sur le champ de bataille, l’auteur a l’audace de se mettre dans leur tête, pour quelques minutes à peine. À quoi songe-t-on lorsqu’une lance nous transperce le corps et signe la fin de nos exploits guerriers ? Comment vit-on la mort d’un compagnon d’escadron avec qui on partageait tout ? Comment réagissent les généraux frustrés par les décisions affolantes du chef d’État qui mène les troupes ? En quelques lignes, bien distinctes du vrai récit pour ne pas troubler le·a lecteur·rice, le YouTuber imaginatif ajoute savamment du piment à ce qui pourrait, à la longue devenir rébarbatif.

 

Les féru·e·s d’Histoire et les traumatisé·e·s des bancs de l’école risquent enfin de trouver un terrain d’entente. C’est un comble, mais Les Pires Batailles de l’Histoire sonne l’heure de la réconciliation entre ces deux catégories d’écolier·e·s que l’on pensait ne jamais pouvoir réunir. Il est vivement conseillé à tout qui aimerait savoir comment la paix se construit, de lire ce livre relatant les moments les plus sombres du passé commun de l’humanité. Benjamin Brillaud s’illustre une fois de plus dans le domaine qui lui sied le plus : celui du partage et la connaissance d’un savoir qui le passionne et qui nous passionne quand on l’écoute en parler.

Les Pires Batailles de l’Histoire – Benjamin Brillaud (Nota Bene) aux éditions Tallandier, 8,50 €

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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