Vivre autrement : le monde dénaturé avec Clément Rosset (Philosophie)

C’est sûrement du fait de l’incompatibilité de sa manière de concevoir le monde avec les principaux courants de pensée philosophiques que Clément Rosset (né en 1939) reste injustement méconnu. Pourtant, un livre comme L’anti-nature semble avoir son mot à dire dans un monde où les anciennes formes de croyances disparaissent lentement. Le monde contemporain est-il prêt à se dénaturer ?

Quelle est donc cette « nature » contre laquelle s’acharne tant ce « tueur d’illusions » qu’est Clément Rosset ? Ôtez-vous de la tête l’image de la forêt et ses animaux sauvages, la nature décrite et détruite dans cet ouvrage correspond à l’idée d’un ordre originel, « authentique » des choses, d’une force ou d’un système selon lequel le monde fonctionnerait « naturellement ».

L’idée de nature peut prendre de nombreuses formes. La religion par exemple constitue l’un des modèles les plus répandus. La religion, quelle qu’elle soit, cherche à systématiser le monde, à l’organiser selon ses propres principes et à lui donner une finalité.

Comme il a suffisamment été dit, la philosophie doit agir comme une forme de médecine de l’esprit, nous apprendre à mieux vivre et appréhender la mort. Pour Clément Rosset, se débarrasser de toutes formes de « nature » nous permettrait de vivre plus heureux, en voici le pourquoi du comment.

Clément Rosset commence par expliquer d’où vient la force de cette nature qui dicte notre perception du monde depuis presque toujours en disant que la nature n’appartient pas au domaine des idées mais à celui du désir. C’est-à-dire que l’idée de nature ne s’ancre pas dans l’esprit humain de manière rationnelle, elle est une illusion “dérivée des désirs humains” (citant L’avenir d’une illusion de Freud). Mais pourquoi nos désirs nous inciteraient-ils à nous créer une nature ?

Le monde « dénaturé » est un monde dépourvu de sens, face auquel l’être humain se trouve confronté au caractère hasardeux de la vie et cette idée est loin d’être facile à accepter. Se confronter à sa propre insignifiance ainsi qu’à l’insignifiance de ses actes et de ceux des autres nous laisse sans aucune bouée de secours durant les temps difficiles. On se rit souvent de l’idée selon laquelle certain·e·s croyant·e·s ne prient leur Dieu que lorsque les choses vont mal, c’est pourtant un parfait indicateur de la force de l’idée de nature. Accepter que mes malheurs sont le fruit du hasard -et non pas la punition d’un être supérieur, ou d’une logique comme celle du karma- me laisse impuissant·e face à ma propre situation. Alors qu’à l’inverse, la croyance en une idée de nature m’indique le chemin à suivre pour aller supposément mieux. Si ce chemin à suivre est le bon ou non importe peu puisque ma croyance en telle ou telle idée de nature me déresponsabilise : je suis les commandements dictés par l’idée de nature que j’ai choisie et m’abandonne à elle, si elle échoue alors j’en choisirai une autre. C’est donc par crainte, ou par incapacité de se confronter à l’insignifiance du monde, que l’être humain a rendu l’idée de nature toute puissante.

L’autre force de l’idée de nature réside en son imprécision. Clément Rosset dit d’ailleurs à ce sujet que l’imprécision, contrairement à l’erreur, se donne comme une source intarissable de mensonges. Il est facile de s’accorder sur une erreur alors qu’une imprécision donne lieu à un débat dans lequel la subjectivité de chacun a son mot à dire. L’exemple le plus flagrant à ce sujet est celui de l’existence d’un Dieu potentiel. Caché au-dessus de nos têtes, son absence physique dans notre monde constitue une parfaite imprécision au sein du débat au sujet de son existence : personne ne l’a jamais vu mais personne n’a jamais pu vérifier qu’il n’était pas là-haut.

L’ouvrage de Clément Rosset énumère bon nombre d’exemples dans lesquels on peut se rendre compte de l’influence de l’idée de nature dans nos vies mais aussi notre tendance à ne jamais s’en débarrasser sinon à toujours la remplacer, l’hybrider selon nos besoins et nos désirs. L’émergence d’un art dit de « l’absurde » suite au massacre de la Seconde Guerre Mondiale pourrait apparaître comme une crise pour l’idée de nature : face à tant d’atrocités, comment continuer à croire en son idée de nature ? Cela dit, le concept même d’absurdité (dont l’étiquette a été refusée par plusieurs dramaturges et auteurs), est la réaffirmation même de l’idée de nature car “absurdité” voudrait dire perte d’un sens originel et par conséquent il présuppose l’existence d’une nature (d’une logique) de laquelle on s’est éloigné à un moment donné.

Un monde dénaturé, pour quoi faire ?

Mais alors, si l’idée de nature nous est si précieuse, pourquoi cela nous aiderait-il de nous en débarrasser ? L’ouvrage L’anti-nature fait partie d’une trilogie nommée “Éléments pour une philosophie tragique” et cette idée de philosophie tragique est notre salvation. La philosophie tragique suppose à la fois l’acceptation de cette insignifiance du monde, de son injustice, et la poursuite de notre bonheur. Dans une interview faite à ce sujet, Clément Rosset mentionne le cas de la ville de Calcutta : bien qu’elle soit l’une des villes des plus pauvres, il s’en dégage un forme de gaieté paradoxale, il y a là une forme de « joie tragique » née inconsciemment. Cette « joie tragique » n’est pas la raison même du bonheur que peut nous apporter la fin de l’idée de nature mais elle constitue le mode de bonheur qu’elle peut nous proposer. Là où la fin de l’idée de nature pourrait nous délivrer c’est dans la liberté qu’elle suppose. D’après Clément Rosset, l’idée de nature serait « culpabilisante » pour l’homme car elle suppose l’existence d’un modèle à suivre et dont le potentiel écart opéré dans notre façon de vivre est mauvais. Dans un monde insignifiant, le seul repère qu’il nous reste est le bonheur : vivre débarrassé·e de toute idée de nature c’est apprendre à réinvestir ses choix de vie non pas selon un chemin dicté d’avance mais selon ce qui peut nous mener à notre propre bonheur.

On entend d’ailleurs souvent des plaintes au sujet des modes de vie proposés par la société contemporaine, on nous répète que ce n’est pas la « nature » de l’être humain de passer une cinquantaine d’heures par semaine à travailler dans un bureau. Pourtant, il ne s’agit pas d’un problème de « nature », l’être humain n’a pas de nature prédéfinie mais il a certains besoins et désirs qui lui permettent d’être heureux et que certains modes de vie entravent.

Enfin, l’idée de nature joue aussi son rôle dans le paysage politique. Clément Rosset nous dit que dans le monde contemporain c’est l’Histoire qui a repris le flambeau naturaliste avec l’idée qu’il y a une forme de « volonté », une force guidant la marche du monde et dont le principal moteur serait le concept de « révolution ». À ce sujet, il ajoute que la force de l’idée de révolution est d’être un concept vide de sens : le concept de « révolution » suppose un changement de système mais ne donne aucune indication au sujet du système à venir. D’une autre manière, le maintien de la hiérarchie (celle des rois, dictée par Dieu, ou celle des riches, dictée par les aléas du système ou par descendance) n’a plus de raison d’être sans nature. Si le monde n’est pas un système préétabli et faisant sens, alors pourquoi devrais-je accepter la place que j’y occupe si elle m’est injuste ?

Débarrasser le monde de sa nature c’est s’émanciper, c’est sortir du confort que nous apporte la structure dans laquelle on croit avoir notre place pour se confronter à un vide face auquel nous sommes les uniques responsables de notre bonheur.

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