Opuscules, l’opercule renfermant une littérature belge explosive

Plus que du bonheur dans vos assiettes, c’est de la fiction dans vos boîtes aux lettres que proposent les éditions Lamiroy. Le pari était risqué mais il semble réussi ; amener la littérature directement au pas de la porte des paresseux était la bonne idée de la saison.

Nous sommes à une époque particulièrement étrange. A l’heure où tout est accessible en un clic, où toute la nourriture du monde, toutes les babioles les plus farfelues peuvent apparaître, comme par enchantement (sous trois jours ouvrables), devant nos maisons, il apparaît que nous n’en profitions visiblement pas assez. Un peu comme un enfant gâté, l’homme post-moderne est de plus en plus indifférent aux choses incroyables qu’il peut désormais se procurer facilement. Peut-être est-ce parce que le plaisir de la possession d’un objet rare réside surtout dans la longue recherche qui en précède son achat, et non pas dans l’emprise physique que l’on peut avoir dessus.

 

Etre ou ne pas être ? Le dilemme des éditeurs

Quoi qu’il en soit, là n’est pas le débat. Il est un univers qui souffre particulièrement de ce changement imprécis de mentalité, c’est celui de la littérature. Lire des bouquins électroniques ? Pourquoi pas, certains sont résolument contre, d’autres s’y essayent mais s’en lassent vite. Se déplacer chaque semaine et prendre le temps de dénicher la perle rare qui ravira vos trajets en transport en commun ? Pour beaucoup, il s’agit d’une perte de temps trop importante comparativement aux minutes qu’ils accorderont à la lecture de l’ouvrage. Dans ce marasme indéchiffrable, les éditeurs peinent à trouver une position confortable, qui leur permettrait de continuer à exercer dignement leur noble métier tout en ne mettant pas en danger leur pérennité économique.

Il y a peu, les éditions Lamiroy, abritée par Les Editeurs, la plus petite librairie-gallérie de Bruxelles, ont vu les choses en grand. Le pari de la nouvelle collection Opuscules est fou, grandiose et innovant. A l’heure où beaucoup estiment que le temps c’est de l’argent, et que le perdre à flâner dans les librairies n’en vaut pas la peine, l’éditeur a décidé de prendre au mot les fainéants. Ils ne veulent pas se déplacer pour lire ? La littérature viendra à eux. Ils ne veulent pas passer trop de précieuses heures à se perdre dans les labyrinthes de la fiction ? On ne leur prodiguera que des formats courts. Ainsi, depuis le 1er septembre 2017, les éditeurs envoient chaque vendredi aux abonnés une courte nouvelle, de quelques centimètres à peine.

 

Les ouvrages et la critique dont vous êtes le héros

On ne juge ni par la taille, ni par la couverture. Seul le contenu compte, et il faut avouer qu’il est brillant. Certes, toutes les nouvelles ne se valent pas; certaines d’entre elles laissent en bouche un goût de trop peu, voire parfois d’amertume. Mais il est intéressant de pouvoir se faire une opinion hebdomadaire sur un petit bout de littérature livré directement chez soi. On se sentirait presque comme Bernard Pivot, hôte de nos propres apostrophes, où le salon se transforme en plateau télé ; celui où l’on déclame de façon tonitruante ce que l’on a sincèrement pensé des quelques bouts de papier arrivés le vendredi matin dans nos maisonnées.

Après avoir déjoué la problématique des impératifs matériels, spatiaux et temporels soulevés par les réfractaires à la lecture, les éditions Lamiroy ont assené le coup de grâce aux plus récalcitrants. Comme le disait un grand homme, on a tous quelque chose en nous de Tennessee. Tout le monde n’est pas aussi doué que lui pour manier les mots et mettre en scène les moments les plus douloureux d’une vie, mais nous sommes en revanche énormément à timidement prétendre à un certain talent pour inventer des histoires. Ajoutez à cette intuition un soupçon de compétition, et c’est le jackpot. La collection Opuscules est potentiellement ouverte à quiconque envoie sa nouvelle par courrier aux éditeurs ; il suffit d’être sélectionné. Le challenge est déjà alléchant comme ça, qui n’aimerait pas voir ses 5000 mots livrés dans des centaines de boites aux lettres à travers toute la Belgique ? La reconnaissance est d’autant plus jouissive quand on sait que le nom des nouveaux auteurs côtoiera de grandes figures du paysage audiovisuel belge. On compte déjà parmi les auteurs d’Opuscules le grand auteur Eric Neirynck, Brice Depasse – la voix la plus douce de la chaine de radio Nostalgie, la chroniqueuse féministe déjantée Céline Scoyer, et bien d’autres.

 

Plongez dans l’inconnu, flottez comme par magie

Résumer un livre est un exercice périlleux pour beaucoup, résumer une nouvelle relève de l’impossible. Dans les mains des lecteurs d’Opuscules se retrouveront des petits bouts de vie, prêts à être dévorés, caressés, admirés, balancés, détesté ou adulés selon leurs préférences personnelles. S’il ne fallait juger que sur le premier numéro de la série, l’avis aurait pu rester largement mitigé. Le vocabulaire utilisé dans L’apostrophe Bukowski est très (trop) cru et outrancier, sans raison apparente. Décrire la dureté de la vie comme le faisait Bukowski en son temps ne signifie pas simplement aligner le plus de gros mots possibles et de vacheries scabreuses pour impressionner le lecteur. En lisant d’autres numéro cependant, on remercie les éditeurs de mettre à disposition du public un panel si large. Ceux qui n’ont pas aimé l’opuscule de Eric Neirynck adoreront peut-être, comme c’est notre cas, le charmant Hamleteke, épopée folle d’un comédien qui n’a plus rien à perdre dans la vie, même pas sa dignité. On saluera aussi la performance réalisée par Marc Meganck dans Juste une nuit comme avant, qui réussit à arracher une larme (ou deux, ou trois) à son audience en contant les malheurs de la vie d’un homme rongé par la solitude et l’alcool.

 

Trente cinq opuscules sont déjà disponibles, onze petits formats sont d’ores et déjà programmés jusqu’au mois de juillet. On souhaite une longue vie à cette collection, résultat d’un coup de génie aussi sucent et explosif que l’ouverture d’une cannette de soda. L’opercule recouvrant la folie des grandeurs des auteurs belges a été définitivement arrachée, pour le plus grand bonheur du public.

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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