Et si le futur de la poésie… c’était le slam ?

Les grands poètes ne sont pas tous morts. A Paris et partout en France, slameurs et slameuses réinventent la poésie à leur manière. Avec humour, passion, originalité, ils scandent les mots de demain. Rencontres.

« Les grands médias pensent que le slam, c’est une grosse voix avec du piano, comme Grand Malade ou Abdelmalik. Mais pas du tout. Le slam, c’est avant tout un moment que les gens partagent. » A la terrasse du Downtown Café, dans le 11e arrondissement de Paris, le rappeur-slameur L’Azraël expose sa vision de ce que les anglophones appellent la « slam poetry », cette forme d’expression orale populaire née dans les années 1980.

« Le slam c’est un moment où tu fais ce que tu veux, tu peux chanter ou pas. Peu importe le style, si c’est sur une scène slam, c’est du slam. »

Avec son acolyte Madatao, L’Azraël organise depuis onze ans des soirées slam dans la capitale. Depuis quelques années, cela se passe au Downtown. Tous les lundis soirs, entre 30 et 40 personnes s’y retrouvent pour dire de la poésie. « A priori, ce qu’on a en commun, c’est la voix et les mots », reprend L’Azraël. « Mais il y a différents styles. Des textes écrits, de l’improvisation… »

Dans un coin du bar, sous le plafond peint et les guirlandes de drapeaux, habitué-e-s et nouveaux venus accaparent l’espace. Derrière eux, des rideaux rouges de théâtre. Tour à tour, ils sont appelés avec entrain par l’un des animateurs de la soirée. Puis le silence se fait. En dehors de quelques trouble-fêtes rapidement réprimandés, le public écoute avec bienveillance lorsque l’un-e des poètes déclame sa prose. La voix plus ou moins forte, chacun-e partage la poésie de son quotidien. Cela parle de matelas gonflables qui s’envolent au-dessus des nuages, des odeurs du métro parisien, de déception amoureuse, de problème de poids. A l’appel d’une slameuse, le public entonne La Javanaise, de Serge Gainsbourg. Certains s’emportent, font de grands gestes. D’autres « testent des trucs » et oublient leur texte dans un éclat de rire. Pas un lundi ne se passe sans que quelqu’un ne se lance pour la 1ère fois. Lorsque L’Azraël monte sur scène, les habitué-e-s se mettent à chanter frénétiquement « l’hymne du Downtown Café ». Les mots ne sont qu’un prétexte pour être ensemble et former une communauté.

Des soirées ouvertes à tou-te-s

Tout le monde peut participer, à condition de s’être inscrit en début de soirée auprès L’Azraël ou de son comparse. Les participants sont étudiant-e-s, retraité-e-s, artistes. Ce sont des gens qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés en-dehors de ce genre d’événement. « On retrouve tous les types de catégories socio-professionnelles ici », explique le slameur.

« Il y a un curé en formation qui est venu pendant un an et demi. J’ai des potes qui ont 80 ans. On a des gens qui ont fait des études, des gens qui n’en ont pas fait, des gens qui ont des thunes, des gens qui n’en ont pas, des gens qui écrivent, des gens qui improvisent. »

Des amitiés se sont formées. Et parfois plus. Une dizaine de « bébés slameurs » sont nés depuis les débuts des soirées au Downtown Café. Les rencontres ne se font d’ailleurs pas qu’à Paris. L’Azraël et ses ami-e-s organisent aussi des voyages à Nantes, Aubagne, Lyon. Ils aident les scènes slam naissantes à décoller.

Pour les organisateurs, le slam n’est pas seulement un art. C’est aussi l’occasion de s’exprimer. « Je pense que l’on est dans une société où on ne s’écoute pas assez », assure le slameur. « Ici, les gens sont à un endroit où on va les écouter pendant 4 – 5 minutes. C’est hyper valorisant. Et puis, les gens aiment aussi la poésie. »

Rendre la poésie excitante

Cet amour des mots, Marc Smith, « le papa du slam » voulait le transmettre à d’autres. En 1986, cet ouvrier du bâtiment américain se rend à une lecture de poésie. Il est atterré par le snobisme des poètes et l’indifférence du public. Il décide alors de rendre l’exercice plus excitant. Il organise des tournois ou chelem – slam, en anglais – et fait participer le public. Le premier a lieu dans un club de jazz d’un quartier défavorisé de Chicago. Marc Smith impose aussi des règles, pour rythmer la compétition : chacun a un temps de parole limité, aucune musique n’est tolérée, les costumes sont prohibés, les juges sont choisis parmi les spectateurs.

La tradition des tournois de slam se diffuse ensuite en France, où elle connait un certain succès. Pourtant, certains slameurs, comme L’Azraël, trouvent que la compétition « nuit à la créativité ». Il explique :

« En tournoi, souvent on ne veut faire que les textes dont on pense qu’ils vont cartonner. On prend moins de risques pour faire des trucs un peu délicats, un peu casse-gueule, mais avec lesquels on s’exprime plus. »

Il est aujourd’hui un grand adepte des scènes ouvertes, plus libres selon lui. « Aux open mic, il y a souvent un beatboxer, ou quelqu’un qui a sa guitare, ou un violon. Les gens peuvent faire des textes à plusieurs ou des textes de Victor Hugo ou de qui ils veulent. »

Pour lui, le slam n’est pas juste de la poésie, de la musique, voire de l’expression corporelle. C’est surtout l’occasion de se retrouver et d’échanger – en vers ou un verre à la main, au choix – avec son prochain. Tout au moins est-ce le cas les lundis soirs au Downtown Café.


Photo et vidéo : Clotilde Penet.

Marie Daoudal

Grande voyageuse (en devenir). Passionnée par la littérature et les langues étrangères. Dévoreuse de chocolat. Amoureuse éperdue de la vie et de la bonne bouffe. "Don't let the seeds stop you from enjoying the watermelon"

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