« L’heure hybride », de Kettly Mars ou le récit d’un gigolo solitaire

Prix Senghor de la Création Littéraire en 2006, le roman L’heure hybride de Kettly Mars est ce mois-ci réédité en version poche dans la collection Legba chez Mémoire d’Encrier. Il s’agit du huitième ouvrage de cette collection, après notamment les romans de Dany Laferrière ou Jacques Roumain. Autrice de nombreux romans et poèmes, Kettly Mars porte dans son œuvre, un regard réaliste sur la société de son pays d’origine : Haïti.

« Je me nomme Jean-François Eric L’Hermitte, profession gigolo. Mes amis et mes maîtresses m’appellent Rico. […] Le nom, élément essentiel pour la survie d’un homme auquel au moment de sa naissance le destin n’a pas mis une cuillère d’argent dans la bouche. »

L’Heure hybride, Kettly Mars

Dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, Rico vend son corps chaque nuit. Lors d’une de ces nuits et au cours des cent-trente-cinq pages du roman, nous allons partager avec ce personnage-narrateur l’heure hybride. L’heure entre le couché du soleil et le début de la nuit. L’heure pendant laquelle Rico, encore avec la gueule de bois de la veille, refait le chemin de sa vie.

Ode aux femmes

Par la voix de son personnage, Kettly Mars offre dans ce roman un véritable hommage aux femmes, à leurs forces, à leurs failles, à leurs corps, à leurs âmes. Par son métier de gigolo, Rico rencontre de nombreuses femmes, riches ou pauvres, jeunes ou âgées, blanches ou noires, minces ou généreuses. Mais la femme qui a inévitablement marqué sa vie est sa mère.

« Ma mère… Elle m’a aimé comme une mère aime un enfant unique. Violemment. Et rien ne pouvait s’interposer entre elle et son amour pour moi, ni l’école, ni ses hommes. Elle me prodiguait son affection par élans brusques, m’enfermant dans le cercle de ses baisers et de ses caresses qui me portaient au septième ciel, puis elle m’en libérait aussi brusquement, réalisant qu’un jour elle pourrait ne plus être là et qu’il fallait m’y habituer. […] Avec elle, le sexe et le plaisir habitaient mon quotidien au même titre que le vent, le soleil ou la mer. »

L’Heure hybride, Kettly Mars

Prostitué la nuit pour faire vivre son foyer, c’est elle la première qui confronte Rico âgé de huit ans au monde du sexe, les hommes défilants dans sa chambre chaque soir. Pourtant, elle rêve d’une vie meilleure et saine pour son fils. Et rien n’entache chez Rico son amour pour sa «maternelle», ne voyant sa mère que la journée, elle représente pour lui le jour et la lumière.

La nuit ou l’éveil des sens

Pourtant, Rico éprouve une réelle fascination pour la nuit, voire un véritable amour, inéluctablement transmis par sa mère. L’obscurité éveille les sens du personnage, il capte tout de la nuit, ses odeurs, ses bruits, ses goûts.

« En fait, souvent je sens plus que je ne vois l’approche du soir. L’ombre adoucie des choses me semble alors fécondées de promesses. […] À cet appel de la nuit perçu de moi seul, je me réveille peu à peu. Mes malaises disparaissent comme par enchantement. Toutes les parts de moi dissoutes par l’alcool, les veilles et la canicule réintègrent leur place. Je ramasse mes miettes, me reconstitue. Le moment approche où je vais commencer à vivre, à courir les avenues de la nuit. J’existe la nuit. […] J’aime la nuit, elle rend plus belles et plus chaudes les femmes. Dormir à l’heure où les étoiles me font des clins d’œil serait un crime. »

L’Heure hybride, Kettly Mars

À la manière de Baudelaire, l’auteure en parlant de la nuit associent les sens ressentit par le personnage. La nuit est alors synonyme de synesthésie.

Satire sociale haïtienne : entre pauvreté et prostitution

La population haïtienne semble scindée en deux et à différents niveaux : entre les riches et les pauvres, entre ceux qui parlent français et ceux qui parlent créole, entre ceux qui vivent le jour et ceux qui vivent la nuit.

La pauvreté est l’une des réflexions centrales de cette ouvrage et permet une satire du gouvernement haïtien, qui ne fait rien pour préserver son peuple de la misère.

« L’objectif essentiel est de fuir la pauvreté par tous les moyens. Ne pas la renier, la pauvreté, mais l’éviter, la mystifier, sinon elle vous bouffe tout cru comme une plante carnivore. »

L’Heure hybride, Kettly Mars

Pauvreté et prostitution sont intrinsèquement liées et forment un cercle vicieux dont notre personnage ne peut s’échapper.

« Couché dans mon lit à attendre le soir, je suis pleinement conscient de ma solitude. La mienne et celle des autres. La solitude habite chaque instant de la vie, chaque intervalle entre les souffles. Elle est un être sans visage qui vit en nous, use insidieusement de notre temps et nous vieillit. Vivre c’est défier tous les jours cette intruse qui nous fait la guerre, nous mange nos espaces, nous épie sans cesse et envahit notre sang à notre insu, dés que nous baissons les bras. […] L’amour, l’argent, le plaisir sont les meilleurs artifices pour remplir les blancs, combler les vides et lui contester le moindre morceau d’existence. »

L’Heure hybride, Kettly Mars

Plus qu’un roman de société, Kettly Mars dans L’heure hybride, grâce à sa plume toute en finesse, simplicité et fluidité nous offre un ouvrage sur un sujet qui nous effraie tous : la solitude.

L’heure hybride de Kettly Mars, Éditions Mémoire d’Encrier, sortie le 11 Mars 2019 – 9 euros

Sophie Moulin

Amoureuse des lettres, des mots, des phrases. Sur papier, dans des bulles, sur les murs, dans mes oreilles...

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