« La Promesse de l’aube » – Caméléon littéraire

Depuis quelques années, Romain Gary suscite un intérêt grandissant, des bancs de l’université au grand public. Avec l’adaptation d’Éric Barbier au cinéma, son roman autobiographique le plus connu, La Promesse de l’aube, revient sur le devant de la scène.

Gary. Ces quatre lettres incandescentes longtemps considérées avec indifférence ou mépris, comme appartenant à une littérature de seconde zone. À l’aube de 2018, cet écrivain français aux penchants “caméléonesques” reçoit enfin ses lettres de noblesse. L’année à venir devrait voir la sortie d’une édition de ses œuvres romanesques dans la prestigieuse collection de la Pléiade, offrant un écho académique au succès populaire que promet d’être le film d’Éric Barbier. Le réalisateur a choisi de s’attaquer à une œuvre qui se trouve au centre de la production de Gary, par deux aspects au moins. Ce livre paraît pour la première fois en 1960, soit au milieu de la carrière de l’auteur, et occupe donc un statut d’exception que son sujet ne fait que renforcer. En effet, La Promesse de l’aube est le récit d’une genèse, celle d’une dévotion à l’impossible et à l’absolu. Il s’agit de l’histoire des jeunes années de Gary, depuis ses premières années à Wilno jusqu’à la fin de la guerre.

À la source d’une vocation

La Promesse de l’aube est avant tout le roman d’un apprentissage. Gary y remonte à l’origine de la vocation qu’il suivra toute sa vie, l’écriture, après avoir connu des échecs dans de nombreux autres domaines. Le petit Roman Kacew s’essaie en effet à la peinture, à la musique, à la danse, mais ne trouve le salut que dans le maniement des mots. Si cette quête est esthétique, elle a un commencement éthique initié par une femme exceptionnelle. Sa mère, Nina comme il l’appelle dans le livre, est la figure tutélaire qui le guide, le couve et le presse de réussir.

L’amour inconditionnel qui les unit est un bouclier endogène qui les protège des atteintes extérieures et leur permet de fonctionner sur une logique insulaire. Seuls et sans argent, ils voguent vers un avenir brillant que les yeux de Nina voient miroiter dans ceux de Romain, quand elle lui demande de les lever au ciel pour pouvoir les contempler. Le livre, que Tzvetan Todorov qualifie d’« essai autobiographique » et non de roman, retrace un itinéraire qui est d’abord européen. De Wilno à Nice, Nina et Romain enchaînent les expédients les plus farfelus pour parvenir à déjouer les coups du sort, et atteindre enfin la France, devenue un véritable personnage de roman embelli et mythifié par Nina dans des récits murmurés à l’oreille de son fils depuis le berceau.

À l’image de son auteur, La Promesse est un caméléon qui ondoie à travers les genres…

On est souvent déconcerté lorsqu’il s’agit de placer ce livre polymorphe dans une catégorie. À l’image de son auteur, La Promesse est un caméléon qui ondoie à travers les genres, et tient autant de la fiction que de la réalité, recréant un prisme de perception unique et original. En effet, Gary, dont le penchant pour la mystification pourrait être considéré pathologique par certains, accumule les menus mensonges et autres arrangements. Sa vie elle-même, non encore revêtue des atours de la fiction, est déjà un solide matériau romanesque, avec son lot de drames, de rebondissements et d’amours dignes du grand écran. Mais parce que la puissance créatrice de l’imagination est parfois une condition nécessaire d’accès à la liberté, Gary en use dispendieusement et écrit autant en romancier et en conteur qu’en autobiographe, chacune de ces dimensions s’articulant avec les autres.

Le film d’Éric Barbier a le mérite de mettre en valeur les racines de cette tendance toute garyenne, en représentant Nina, jouée par Charlotte Gainsbourg, en pythie exaltée sous les regards méprisants et hostiles de foules aveugles. Car cette mère est dotée d’un don de voyance qu’elle transmettra à son fils. Nina voit mieux que quiconque et toujours plus loin, bien au-delà de l’horizon bouché et sinistre où son genre, son statut social et ses origines voudraient la confiner. Son regard n’est pas le passif reflet d’une démence mais bien un attribut démiurgique, qui informe le réel à force de volonté. Elle est animée d’un espoir indestructible qui ne repose sur rien de concret, et qui contredit tout le donné de la réalité, mais c’est justement dans cette absence de Raison que se fonde sa légitimité. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, l’espoir garyen est un espoir « désespéré », instrument éthique de l’envers et contre tout qui défie les déterminismes et nie les limitations imposées par la vérité « objective ». Cette position est un fil rouge dans toute l’œuvre de Gary, qui écrivait en 1945 à propos du personnage de son roman Education Européenne : « Il savait déjà que la vérité était quelque chose qui se reconnaissait dans les élans chaleureux du cœur et rarement dans la froideur de la raison. »

Un tombeau littéraire

L’œuvre de Gary est marquée par une temporalité binaire. Elle s’articule entre un passé vivant et constamment convoqué, et une projection permanente vers l’avenir comme lieu de tous les possibles. Mémoire et espoir sont donc deux épicentres fondamentaux pour comprendre ses textes. La Promesse de l’aube est un bel exemple de cette double orientation, dans la mesure où la notion de souvenir y est centrale et active. Alors qu’il part continuer la guerre pour libérer la France, Gary est sans nouvelles de sa mère malade. Pourtant, dans la troisième partie du livre où leur séparation, même s’il ne le sait pas encore, sera définitive, elle est plus présente que jamais.

Le voici responsable par procuration de la survivance de sa mère et de son succès. La conscience de ce devoir sera à la fois un moteur et le facteur d’une grande culpabilité chez Gary, pour qui chaque être sacrifié est une voix à qui il faut rendre justice, et un nom qu’il ne faut jamais cesser de proclamer. Sa mère, ainsi que ses compagnons de guerre disparus, sont chacun à leur manière les porteurs d’un message de vie. La revanche sur la misère sociale et la libération de la France se fondent donc dans l’unique dessin de redresser le monde, de le faire coïncider avec une idée de justice et d’harmonie qui concourent à sauver la dignité humaine.

Romain Gary © J.-R. Roustan/Roger-Viollet

 

La dignité comme exercice de style

Le combat pour la dignité s’inscrit dans une conception esthétique du bien et de la justice, qui se confondent avec la création artistique. Gary doit « devenir quelqu’un » pour dédommager sa mère de sa dévotion totale, et se rendre créateur d’une œuvre à la hauteur de son amour. Il écrit, à propos d’une fièvre typhoïde qui faillit le tuer : « je refusais de laisser la vie de ma mère finir bêtement au pavillon des contagieux de l’hôpital de Damas. Tout mon besoin d’art et mon goût de beauté, c’est-à-dire de la justice m’interdisaient d’abandonner mon œuvre vécue avant de l’avoir vue prendre forme, avant d’avoir éclairé le monde autour de moi, ne fut-ce qu’un instant, de quelque fraternelle et émouvante signification. […] Je ne pouvais pas manquer à ce point de talent. ». Avec Romain Gary, l’instinct de conservation relève d’un besoin impérieux de se montrer digne des possibles qu’offre le monde, et du secret qu’il recèle peut-être. Plus encore, il s’agit de faire de son mieux pour approcher un absolu toujours inatteignable. Honneur et beauté ne font qu’un, et l’éthique devient une esthétique reposant sur l’espoir, qui n’a pas d’autre justification que lui-même. À cet égard comme à bien d’autres, La Promesse de l’aube peut être lue en introduction à la pensée et à l’œuvre de son auteur.

Que penser de l’adaptation d’Éric Barbier ?

Devant un texte d’une telle richesse, il est rare de produire une adaptation qui fasse honneur à l’ensemble de l’œuvre originale. Le film d’Éric Barbier ne fait pas exception. La première objection qu’on peut lui faire tient au choix de l’ancrage de la narration. Les premières scènes du film se passent au Mexique, et l’on peut voir un Romain Gary affaibli s’épuiser sur le manuscrit de la future Promesse, qu’il décrit à son épouse Lesley Blanch comme étant un texte sur sa mère. Le film perd beaucoup en commençant ainsi, car le texte offrait la possibilité d’une plus grande poésie. En effet, le récit est encadré par des passages en cohésion avec le temps de l’écriture, où Gary se décrit allongé et immobile sur une plage déserte de Californie, et se souvient de son enfance alors qu’il se fond dans l’immensité du paysage, à mesure que son inertie le fait passer aux yeux des phoques et des vautours pour une partie indifférente de leur royaume de sel et de ciel. Dès lors, l’histoire qu’il raconte est reçue comme la rétrospective d’un homme s’avouant lui-même vaincu, et se trouvant au moment du récit dans la position de la défaite, c’est-à-dire couché. Certes, le film n’élude pas complètement les ambiguïtés de ton consubstantielles à l’œuvre, où se mêlent tristesse, espoir, enthousiasme et tentations de résignation, mais il aurait pu les exploiter plus amplement.

Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg © Pathé Distribution

 

Les performances de Pierre Niney et Charlotte Gainsbourg sont tout à fait crédibles. On aurait pu craindre que cette dernière ne soit pas le choix le mieux indiqué pour incarner le personnage de Nina, mais le défi est plutôt bien relevé. Le plus gros reproche que nous puissions faire à ce film concerne la partie qui se déroule en Afrique, où Romain Gary rencontre Louison, une jeune femme avec laquelle il a une aventure. Intervient alors un décalage qu’il faut interroger. Dans le livre, Gary raconte l’épisode comme une parenthèse faite de tendresse et douceur, qui est officialisée par un mariage avant de s’achever tragiquement par la mort de la jeune femme. On peut évidemment douter de la cohérence et de la véracité de cette énième aventure, voire hausser les sourcils devant la différence d’âge entre les deux protagonistes, mais elle est néanmoins racontée et présentée comme une histoire d’amour. Pourquoi le film transforme-t-il alors Louison en une prostituée, quand il restitue par ailleurs assez fidèlement l’idylle avec la jeune femme suédoise et la soirée avec la poétesse ennuyeuse ? Il n’est pas possible à l’aube de 2018, quand on a la possibilité de représenter une femme africaine, en l’occurrence probablement noire, dans un rôle pourtant simple de femme aimée et amoureuse, de faire délibérément le choix de réduire son histoire à une transaction qui l’inscrit dans un cliché. C’est même un contresens que d’opérer cette réduction dans le cadre de l’adaptation d’un texte de Gary, dont toute l’œuvre est une invitation à désamorcer les déterminismes et à refuser l’assignation.

Lire ou relire Gary est un bonheur dont il ne faut priver ni les autres ni soi-même. La Promesse de l’aube en particulier, fera du bien à une jeunesse française qui a besoin d’élargir l’horizon de ses possibles et de réenchanter ses rêves, afin de croire en un avenir où elle aura bel et bien sa place si elle se la construit. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur des conditions réellement difficiles, mais de ne pas se limiter à cause d’elles, et d’avoir l’audace d’espérer pour soi et pour le monde quelque chose de mieux. Gary n’est pas un écrivain sans ambivalences, et le sourire général de son œuvre ne saurait occulter une part plus sombre faite d’angoisse et de pessimisme, que l’on peut observer par exemple dans Les Clowns lyriques. Il nous donne tout de même à travers sa vie et son œuvre, toutes deux d’une richesse inouïe, un exemple éclatant de style dont on gagnerait à s’inspirer.

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