« 4 3 2 1 » de Paul Auster – Le tourbillon de la vie

Il vaut mieux quatre fois qu’une ! Avec quatre récits d’apprentissage en un, Paul Auster nous plonge dans l’Amérique des années 1950 et 1960 dans un roman tourbillonnant et virtuose.

Tout commence comme une histoire juive : un immigré juif russe, du nom de Isaac Reznikoff, débarque au début du XXème siècle aux Etats-Unis et veut troquer son nom pour celui, plus prestigieux et américain, de Rockfeller. Mais par une méprise, il se retrouve affublé du nom de Ichabod Ferguson. Cela ne l’empêche pas de démarrer une nouvelle vie et d’assurer sa succession, tout comme de nombreux immigrés européens, ce qui conduit à la naissance à la fin des années 1940 d’Archibald Fergusson, dit Archie, fils de Stanley Ferguson et de Rose Adler, et petit-fils de ce fameux Ichabod Ferguson.

Tous les possibles d’une vie

Après deux livres plus ou moins autobiographiques (Chronique d’hiver et Excursion dans la zone intérieure), Paul Auster revient à nouveau sur sa jeunesse, cette fois par la fiction, sept ans après Sunset Park. L’écrivain originaire de Newark se crée un double fictionnel avec le personnage d’Archie Ferguson, tout comme celui-ci, enfant unique, s’invente un ami imaginaire pour palier sa solitude. Il en profite pour rendre hommage à la longue tradition du roman d’apprentissage, et en signe un au cœur de l’Amérique des années 1950 et 1960. Son originalité est qu’il se multiplie par quatre. Paul Auster imagine, avec un procédé vertigineux, quatre vies alternatives, racontées simultanément, pour son double, jouant de la variation des possibles d’une vie.

Archie Ferguson y est, avant tout, un garçon banlieusard du New Jersey, attiré par la grandeur urbaine de New-York, amateur de base-ball et de basket, fils d’un vendeur et d’une photographe. Au fil des 1 000 pages que compte ce roman, on suit le jeune héros enthousiaste dans sa découverte et sa passion du sexe, de la littérature et du cinéma, qui lui donnent envie d’écrire à son tour. Mais parfois la vie, et aussi la mort, viennent s’en mêler et font basculer, d’un côté ou d’un autre, son existence et celle de ses proches, ainsi que les rapports qu’ils entretiennent. En faisant s’alterner les différentes variations du destin de Ferguson, Paul Auster met en place un récit où chaque détail compte et où l’ensemble des personnages prennent corps par la multitude de leurs existences.

La fiction rattrapée par l’Histoire

Paul Auster signe son grand roman, très américain, mais sans cesse attiré par l’Europe originelle, à l’époque divisée en deux après la Guerre. Une Europe que le jeune Archie rêve, entre sa découverte de la tradition littéraire européenne et celle de la Nouvelle Vague française contemporaine. Né justement de cette tension entre la tradition du roman d’apprentissage et la modernité du dispositif qu’il met en place, ce roman est un dialogue ouvert entre les époques et en perpétuel recomposition, tout comme le monde dans lequel vit Ferguson.

Paul Auster signe son grand roman, très américain, mais sans cesse attiré par l’Europe originelle, à l’époque divisée en deux après la Guerre.

La grande Histoire s’invite alors dans la petite, et défile sous le regard, toujours observateur plus qu’acteur, d’Archie Ferguson : de l’espoir né avec Kennedy, à la fin d’années 1950 grisâtres, jusqu’à la désillusion et la révolte face à l’enlisement de la guerre du Vietnam, mais aussi les changements sociétaux réclamés par la génération de l’après-guerre et les émeutes raciales de la fin des années 1960. Dans une veine proche de celle de l’autre natif de Newark, Philip Roth, le héros fictionnel est emporté dans l’histoire tumultueuse de l’Amérique. Par son système composé de quatre récits alternatifs, ce roman montre la fragilité de tout changement historique et sociétal, résonnant dans l’Amérique actuelle où Donald Trump a succédé à Barack Obama et dans laquelle la question raciale ne semble jamais avoir été réglée.

L’auteur de la Trilogie New-Yorkaise, qui jouait dès ses débuts, à la fin des années 1980, avec les possibilités de la fiction, démontre tout son talent pour parvenir à faire vivre les potentiels fictionnels de ses quatre récits alternatifs, dans une démonstration de style généreuse et passionnante. En racontant les destins de son jeune héros, l’écrivain américain allie une jeunesse retrouvée avec la maîtrise impressionnante de l’écrivain plus que confirmé, et livre le roman d’une vie, qui donne à notre époque un miroir interrogeant autant la constitution de l’individu que celle de la société.

 


 

© Actes Sud

4 3 2 1 de Paul Auster, éditions Actes Sud, 1 024 pages.

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