Un certain Paul Darrigrand ou l’écriture photographique du souvenir

Dans la même veine que son précédent roman Arrête avec tes mensonges, sorti il y a deux ans, Philippe Besson, pour cette rentrée littéraire de Janvier 2019, nous livre une nouvelle fois un récit autobiographique sur un amour de jeunesse, toujours de façon pudique et bouleversante. Mais attention, bien des choses sont différentes dans ce nouveau roman et il serait fort dommage de passer à côté !

Fin de l’année 1988, Philippe Besson a vingt-deux ans. Il a quitté sa Charente et sa ville natale de Barbezieux pour étudier le droit à Bordeaux. Sur le campus, il rencontre un certain Paul Darrigrand, de trois ans son aîné, dont il devient inséparable. Paul est marié à Isabelle, une jeune femme qui inspire au narrateur une sympathie sincère. Autant de raisons pour ne pas encourager l’élan qui pousse Philippe et Paul l’un vers l’autre. Pourtant, au cours d’un séjour sur l’île de Ré, Paul fait le pas qui précipite les deux hommes dans une relation charnelle brûlante, vouée à la clandestinité. Philippe, constatant qu’il ne peut décidément pas « être aimé au grand jour », tombe soudain gravement malade. Deux événements en apparence sans rapport, où souffrance et désir se mêlent…

Une réflexion omniprésente sur l’acte d’écriture

Comme dis précédemment, il y a de « l’inhabituel » dans ce récit de Philippe Besson. Spécifiquement dans ce roman, la notion d’expression, d’écriture, de sémantique est extrêmement présente et particulièrement intéressante.

Souvent chez Philippe Besson, le passé est déclencheur de l’écriture et il est même le thème majeur abordé dans ses ouvrages. Ici, les souvenirs évoqués éclairent l’existence des romans précédents de l’auteur. Il est question notamment de Son frère, de L’arrière-Saison ou encore de En l’absence des hommes… L’écriture pour ne pas oublier ? Pour conserver une trace ? Pour se dire que ce qu’on a vécu a réellement existé ?

« Peut-être parce que écrire témoigne qu’on n’oublie pas. »

Ce nouveau récit de Philippe Besson et jalonné de faits-divers, d’actualités de l’année 1988. Les dates sont précises et les événements sont relatés comme si on y était. Un procédé habile pour ancrer le récit dans la réalité, pour prouver que son histoire avec Paul Darrigrand a existé. Des faits, pour montrer que la vie est de plus en plus brutale, violente et que se termine une période d’insouciance pour le narrateur.

Sauver quelque chose du temps ou l’auteur ne sera plus jamais

Comment évoquer les souvenirs sans parler de la photographie ? Sans parler de cette image qui fige un instant qui a été présent ? Ce récit nous projette directement dans l’oeil du photographe, celui de Philippe Besson. Un œil vif, attentif aux détails. Un œil qui capture une réalité toujours liée au personnage de Paul Darrigrand, ce qui place ce dernier « à l’état » de souvenir. L’auteur photographie dans son esprit des images fugaces et y accroche des moments de sa mémoire : le regard de Paul, le sourire de Paul…

« Je le suis. Et quand il se retourne avant de se diriger vers la baie vitrée, il m’adresse un sourire, un sourire très bref mais inoubliable. Un sourire d’une seconde. Et moi, je fais tout entrer dans ce sourire : le souvenir de sa peau dans la nuit, les baisers affamés, les corps en lutte, et finalement repus, épuisés, l’apparition matinale, le froid qui pique sur la terrasse, les mots, on savait que ça arriverait, on fait gaffe, la connivence coupable, la collusion magnifique des salauds ».

D’ailleurs, le récit de Philippe Besson commence par une photographie. Une photographie qu’il retrouve dans ses affaires lors d’un déménagement. Une photographie qui déclenche immédiatement des impressions, des sensations à la manière d’une madeleine de Proust. Alors, s’en suit un roman éclatant à l’écriture instantanée.

Vous devriez lire ce récit mélancolique mais pas nostalgique, émouvant mais pas larmoyant, sensible mais pas fragile. Poétique, poétique à souhait.

Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, édition Julliard, sortie le 24 Janvier 2019 – 19 euros

Sophie Moulin

Amoureuse des lettres, des mots, des phrases. Sur papier, dans des bulles, sur les murs, dans mes oreilles...

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