Legends : le jeu des altmers et du hasard

Cette année, la Paris Games Week 2016 fut fourmillante de délicieuses nouveautés : le majestueux Eagle Flight d’Ubisoft, dont la magie de la réalité virtuelle transforme un Paris post-apocalyptique en champ de bataille où s’affrontent deux équipes d’aigles à coup de bourrasques et de serres ; sans compter l’impressionnant Horizon Zero Dawn de Sony et son monde de nature vierge et ouvert, peuplé de troupeaux d’animaux mécaniques… et pendant ce temps, certains studios consolident leurs anciennes licences. C’est le cas de Bethesda, qui après le remake de Skyrim : Special Edition nous livre au salon sa version bêta ouverte de Legends, son nouveau jeu de cartes : l’occasion pour Maze de tester sa chance en replongeant en plein Tamriel.

Encore un jeu de carte ?

Et oui. Le jeu de cartes est à la mode et intéresse bien Bethesda, studio-mère des Elder Scrolls toujours plus cultes (Daggerfall, Morrowind, Oblivion, Skyrim …) et des incroyables Dishonored (Dishonored 2 était d”ailleurs jouable en démo). Aussi, l’influence d’Hearthstone de Blizzard (puissante référence en la matière) infuse de manière assumée bon nombre de mécaniques de gameplay. Une énergie qui augmente un peu plus à chaque tour permettant de jouer des cartes plus puissantes, composition personnalisée de decks, plateau interactif … C’est ailleurs qu’il faut trouver l’originalité du jeu et elle se trouve en grande partie dans l’univers démentiellement riche des Elder Scrolls. On retrouve toutes les races, créatures, personnages, peuples, références, sorts, objets phares de la série … Le joueur est (re)plongé dans un monde fascinant, qui ravira les afficionados et autres Dovakhiins, sans se montrer pour autant indigeste pour les débutants grâce à ses graphismes léchés de peintures animées à la Guild Wars 2. De petits mécanismes propres au jeu sont ainsi joliment repensés, comme les Captures d’âmes permettant de créer de nouvelles cartes.

Legends a cela d’intéressant qu’il ne rompt pas avec ses racines RPG en surfant sur le fan-service. Vous incarnez une race au début de l’aventure et l’expérience gagnée augmentera le niveau de votre personnage qui bénéficiera de bonus en fonction de votre choix. Ainsi, les Brétons gagnent plus de cartes à Protection, annulant les premiers dégâts subis tandis que les Khajiits se spécialisent dans les attaques éclairs et le larcin. De plus, chaque carte à jouer possède une caractéristique : Force, Intelligence, Agilité, Volonté ou Endurance, sans compter les cartes neutres. C’est la combinaison de deux caractéristiques qui composera un deck d’une classe particulière à associer au personnage, que ce soit un deck Magelame (Volonté + Endurance), Rôdeur (Force + Agilité), voire Moine (Volonté + Agilité).

Un autre grand changement touche le plateau de jeu qui se dédouble ! Il est ainsi possible de placer ses cartes sur la partie gauche ou droite (dont le bonus de terrain garantit un tour de furtivité aux créatures). Il faut donc placer judicieusement ses cartes en fonction du combat, en protégeant ses deux ouvertures et en s’adaptant aux situations changeantes – les deux parties du plateau ne communiquant pas sauf exceptions. Le tout s’accompagne évidemment de nouveaux effets de cartes succulents à découvrir comme les protections, la ponction, la létalité ou le chapardage. Le résultat n’en est que plus nerveux, intense et épique.

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Pourquoi ça marche

On ne va pas se mentir : Bethesda n’a pas développé Legends uniquement pour le plaisir. Dans l’industrie, la fièvre des jeux de cartes est de plus en plus forte : Hearthstone bien sûr mais aussi une flopée de nouveaux jeux sur PC et surtout mobile. Les français Malkyrs, également présents à la PGW 2016, proposent même dans leur Pillars of Eternity un capteur connecté pour pouvoir invoquer directement à l’écran des cartes bien réelles, curieux mélange entre Magic et les Amiibos. Pourquoi un tel engouement des développeurs et une telle vitalité du secteur ? La réponse tient en une phrase.

Gagner de l’argent grâce à la frustration

Le jeu de carte est un exemple d’école des jeux exaltant les passions des collectionneurs qui sommeillent au fond de nous. La recherche du deck parfait est une quête que le joueur s’impose à soi-même dès qu’il s’investit un minimum dans le jeu et son but sera toujours d’acquérir des cartes plus rares, plus puissantes, plus intéressantes. Monter de niveau devient accessoire, ce n’est au final qu’un prétexte qui cache la véritable motivation de l’avancée : recevoir de nouvelles cartes en récompense.

Cela s’accompagne d’un système économique adéquat qui suit le schéma ARM classique : Acquisition (avoir un maximum de gens qui commencent à jouer), Rétention (les garder sur le jeu) et Monétisation (les faire payer).

Le jeu de cartes est souvent gratuit pour toucher un grand public, sans engagement évidemment : c’est l’Acquisition. Que ce soit l’univers de Warcraft ou de The Elder Scrolls, les gens familiers à ces mondes vont s’y intéresser et les tester, « juste pour voir ». Après tout, une partie ne dure qu’une dizaine de minutes ! Une fois que c’est fait, le jeu sait user de l’investissement du joueur au sein du jeu (niveau d’expérience, mode histoire certes bancal mais fleurissant de récompenses, augmentation du profil, complexification des decks …) pour le faire rester sur le jeu : Rétention.

Vient l’heure de la Monétisation. Ici, c’est du Pay to Fast : les seules transactions internes au jeu permettent d’acquérir un certain nombre de paquets de cartes aléatoires contre de l’argent réel (hard money) tout en permettant au joueur de bénéficier de ce service en échangeant de la monnaie virtuelle (soft money, or ou septims, même si cela prend beaucoup plus de temps). Les offres, forcément intéressantes car engageant de faibles sommes, attisent donc l’intérêt du joueur frustré par son deck et désireux de le faire progresser avec de meilleures cartes. Cependant, au final, ce que le joueur achète, c’est du hasard pur, puisqu’il est souvent incapable de savoir ce qu’il a acheté. Et ça marche ! Le hasard excite et une petite partie en lui croit toujours qu’il a une petite chance d’avoir une carte épique ou légendaire. De plus, les faibles sommes sont finalement assez indolores puisqu’elles s’inscrivent dans une progression au sein d’un jeu que le joueur connait et apprécie : ce n’est pas comme s’il devait débourser la même somme pour un jeu qu’il ne connaît pas et sur lequel il pourrait être déçu.

Legends l’a bien compris. Réunissant les grands thèmes de The Elder Scrolls dans une ambiance pulsante de magie arcanique, le jeu surfe sur l’engouement des jeux de cartes avec élégance et finesse. Saura-t-il faire de l’ombre au géant Hearthstone ? Vu la richesse du jeu, à peine en bêta, et l’expérience de Bethesda qui est très loin de l’amateurisme, ce n’est clairement pas impossible…

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