Phenomenal Women : au-delà du cliché de la youtubeuse beauté

Qui connaît le forum 18-25 comprendra l’intérêt de cet article.

YouTube, ses milliers d’heures de vidéo, ses pubs, sa politique de monétisation controversée et ses fameux commentaires. Au-delà de ça, YouTube, c’est aussi un usage tristement genré si l’on s’intéresse aux statistiques. En effet, les « clichés » sexistes s’y répètent et reproduisent les codes d’une société qui, malgré les améliorations, reste largement favorable aux hommes.

Ainsi, les femmes, minoritaires de quelques pour cent (46/54 %) sont peu représentées dans les chaînes les plus vues. La première « youtubeuse » du top 50 n’arrive qu’en 21e place (hors VEVO et le replay d’Ellen). Cette inégalité n’est pas le seul problème de la plateforme : une étude des sujets et des vues montre que les pires clichés sexistes sont reproduits sur le site. Yuya, la fameuse youtubeuse n° 21, réalise sans surprise des vidéos beauté/lifestyle. Cela n’est en soi pas une problématique, le fait que les créatrices de la plateforme restent cantonnées à ce type de sujet l’est, lui. Les Internettes, dans leur documentaire YouTube : Elles prennent la parole dénoncent ces problèmes. Maze a pu poser à sa coprésidente, Amélie Coispel quelques questions. [ndlr : Amélie est cofondatrice et vice-présidente d’Inspira, l’association éditrice de Maze Magazine]

 

Pourquoi cette réplication des schémas « irl » sur YouTube ?

C’est quelque chose que Klaire fait grr mettait en lumière dans notre documentaire YouTube : Elles prennent la parole. Elle explique que quand YouTube est arrivé, on tenait une page blanche où on pouvait écrire ce qu’on voulait. Dans les faits, on a effectivement répliqué les schémas que l’on connaît déjà. Ça s’explique facilement parce que YouTube ce n’est pas une planète à part, c’est un peu une microsociété donc les freins qui existent irl (in real life, autrement dit en dehors d’internet) existent aussi sur internet. Depuis toujours, on met les femmes dans la sphère privée (être une bonne femme au foyer, une bonne mère, faire de bons plats, etc.). Au contraire, les hommes sont eux dans la sphère publique (la politique, l’expression publique, la représentation dans les différentes assemblées, que ce soit l’Assemblée nationale ou le comité de quartier). La prise de parole féminine n’est pas vraiment encouragée dans notre société, ce qui explique l’absence (ou du moins la minorité [relative]) de femmes sur ce réseau.

Le quatuor dirigeant du collectif Les Internettes
Photo : Thomas O’Brien

Ensuite, il y a toutes les thématiques genrées. C’est-à-dire que quand on passe enfin le cap de se dire « OK moi aussi j’ai le droit de m’exprimer, même si j’ai un vagin, SURTOUT si j’ai un vagin ». En plus de cela, il faut aussi réussir à passer le cap du « bon ben du coup je vais parler de mode, de beauté ou de cuisine ». Y a pas de mal à ça, c’est juste qu’il y a des tas de nanas hyper calées et légitimes pour parler de sciences, d’histoire, de bricolage, de gaming qui se freinent parce que ce sont des domaines « masculins ». Du coup, tu dois redoubler d’efforts pour obtenir ta place au milieu de tous ces mecs. C’est compliqué d’être une femme !

« Le premier obstacle que l’on a pu rencontrer, c’est leur manque de confiance en elles. »

Quelle est influence de la représentation moderne des femmes sur cela ? (voire missrepresentation)

Je pense quand même qu’aujourd’hui, on a un peu avancé, qu’il y a aussi de plus en plus de role models (des meufs qui montrent l’exemple et donnent envie aux autres de s’affranchir des codes de la société). Donc je pense qu’on va vers le mieux et que cette nouvelle représentation encourage les ados d’aujourd’hui et les femmes de demain à devenir ce qu’elles ont envie d’être. Malheureusement, les clichés genrés existent toujours, mais ça se déconstruit petit à petit et j’ai bon espoir que cette nouvelle représentativité sera bientôt évidente, qu’il n’y aura plus de « c’est de la mode, c’est pour les meufs » ou « ce sont des jeux vidéos, c’est pour les mecs ».

Que faire face au fait que parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui alimentent le plus les doubles standards et cette (auto) censure dont elles sont victimes ?

Les femmes alimentent le double standard, c’est évident, mais c’est ce qu’on appelle de l’intériorisation. On leur a toujours dit qu’elles ne pouvaient pas s’occuper de ça parce que tu sais, c’est un truc de mecs. Alors forcément, elles vont dans les domaines plus safe (sécurisants), qui leur sont réservés et où elles ne se feront pas emmerdées parce qu’elles « prennent la place d’un mec ». La seule chose qu’on puisse faire c’est déconstruire tous ces clichés, arrêter tout ces discours excluant et encourager les femmes au quotidien à faire ce qu’elles veulent, que ce soit femme au foyer ou astronaute. C’est notre démarche au sein de l’association, on essaie de valoriser le plus possible le travail de toutes les nanas et encourager les autres à faire de même. C’est important de se sentir encouragé·e. Cela, dans n’importe quelle chose que l’on entreprend.

 

(c) Les Internettes

Pensez vous qu’il est possible de mettre en place sur internet une modération à la fois juste et efficace ? Au-delà de ça, que pourrait-on mettre en place dans un premier temps pour mieux protéger l’ensemble des acteur·rice·s du web ? Quel accompagnement aussi des créatrices et créateurs de contenus face à ces insultes/harcèlement, etc. ?

(rires) Ce serait parfait si on pouvait ! Malheureusement, ça peine un peu. Le gouvernement a créé une plateforme qui est toutefois bien limitée. Il y aurait tellement de choses à faire, c’est un domaine en pleine expansion alors forcément, tout reste à construire, et c’est ça qui est beau.

Pour mieux protéger les acteurs et actrices du web, il faudrait d’abord les préserver de tous les commentaires injurieux. Mais c’est presque utopique parce qu’on sait très bien que sous couvert d’anonymat, les gens ont beaucoup plus de facilités à être méchant·e·s. Il y a vraiment beaucoup de travail devant nous parce que le cyberharcèlement est quelque chose qui existe réellement. Il peut même devenir un frein au lancement d’une chaîne, notamment chez les filles, qui en sont d’autant plus victimes par ce qu’elles sont des filles…

Pour certains, le féminisme (bien qu’il revête plusieurs formes, on l’entend ici comme mot « parapluie » qui les regroupe toutes) n’a plus lieu d’exister dans sa forme militante, que répondez vous a cela ?

D’abord, le féminisme est forcément militant puisque c’est une lutte pour l’égalité des droits. En fait, le simple fait de dire qu’on n’en a plus besoin montre bien qu’on en a encore besoin. Sur internet comme partout en fait. D’accord, on a eu le droit de vote, et après ? Juste pour évoquer les deux combats les plus connus par le grand public, il y a le droit à l’IVG. Il n’est pas inscrit dans la Constitution, il ne s’agit que d’une loi qui peut être remise en cause n’importe quand. Et en dehors de notre pays, des tas de femmes ne peuvent y avoir recours. L’inégalité salariale existe toujours aussi. On parle de 26 % d’écart entre les salaires à mêmes postes, les discriminations à l’embauche, les temps partiels. N’oublions pas non plus les plafonds de verre, c’est-à-dire tous les postes à responsabilités que les hommes occupent majoritairement. Ce ne sont que deux combats à côté desquels il y en a des dizaines d’autres. Le féminisme a encore de beaux jours devant lui, malheureusement…

 

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