Digisex, éducation et émancipation sexuelles 2.0

Logo Digisex avec une illustration de Emeline Cardinet représentant deux jeunes femmes tenant un ordinateur portable et un smartphone

Le 31 mai avait lieu la rencontre Digisex, organisée par des étudiantes de l’IICP pour aborder les effets des outils numériques sur la sexualité et plus particulièrement la sexualité féminine. Dans la première partie de la soirée, animée par Florian Vörös, enseignant-chercheur en sociologie des médias, cultural studies, genre et sexualités, Blaise Benghiat, fondateur·rice de la ChroNique, Ludivine Demol, chercheuse sur les thèmes du genre et de la pornographie, et Diane Saint-Réquier, fondatrice de Sexy Soucis, ont abordé les thèmes de l’éducation et de l’émancipations sexuelles.

L’éducation sexuelle, entre cadre et auto-formation

Au niveau institutionnel

Souvent montrée du doigt, pour une raison ou pour une autre et à grands renforts de faux, l’éducation sexuelle à l’école n’est certainement pas encore entrée dans les habitudes françaises. En théorie, trois cours par an doivent être consacrés aux questions de sexualité et de prévention de tout ce qui peut arriver quand on la maîtrise mal. Pourtant, malgré le nombre de violences sexuelles encore perpétrées aujourd’hui et les maladies et infections sexuellement transmissibles contre lesquelles on n’a de cesse de nous mettre en garde (et sous prétexte desquelles on exerce une forme d’oppression sur des minorités), en réalité peu d’établissements mettent en place ces temps et ils sont souvent réduits à une heure ou deux sur toute une scolarité.

Illustration d'Emeline Cardinet, un enseignant ne prenant pas le temps de faire de l'éducation sexuelle

Ceci peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Tout d’abord, les professeur·e·s sont rarement formé·e·s pour intervenir sur ces sujets. On a donc ouvert ces séances un peu spéciales à l’extérieur, mais sans préciser qui est le ou la plus à même de fournir une intervention de qualité. Les établissements peuvent donc, en organisant des temps de formation, véhiculer n’importe quel message et son contraire auprès des élèves. Bien que l’offre pour ce genre d’interventions de manque pas, entre les associations, collectifs et planning familiaux pour ne citer qu’eux, les établissements scolaires, faute de temps, de connaissances et de cadre, abandonnent souvent l’idée.

La dominance de l’auto-formation

En conséquence, la plupart des élèves ont recours à l’auto-formation. S’il existe des livres et des magazines très bien écrits (et souvent illustrés) sur le sujet, la plupart des jeunes trouvent leur éducation sexuelle sur le net. Il y a déjà quelques années, se souvient Sarah de Vicomte (auteure, réalisatrice et photographe érotique et porno), “une de mes premières recherches sur AOL, à l’époque, a été de demander sur un forum s’il y avait d’autres lesbiennes comme moi.” S’informer sur la sexualité par internet n’est donc pas une tendance émergente. Cependant, on peut imaginer qu’aujourd’hui beaucoup de jeunes connaissent les termes liés à la sexualité plus rapidement qu’il y a dix ans. Ainsi, les recherches se font plus précises et plus sûres.

Illustration d'Emeline Cardinet, plusieurs jeunes se rendent compte de ne pas être seul·e face à leur sexualité

Bien souvent, la première chose que permettent ces recherches, c’est bien évidemment de trouver des myriades d’informations, mais aussi “de trouver des expériences similaires aux nôtres, de se rendre compte qu’on n’est pas seul·e et que d’autres personnes sont concernées par nos questions et ressentis”, précise Blaise Benghiat. En effet, même si la pratique peut paraître datée, nombre de réponses aux questions des jeunes concernant la sexualité sont trouvées sur des forums. Ces lieux, comme Aven ou Sexy Soucis, permettent de se retrouver et de poser des questions à des personnes plus informées ou expérimentées mais surtout de partager des témoignages, de trouver des personnes qui nous ressemblent et de mettre des mot sur ce que l’on vit et ce que l’on est.

Les tendances qui émergent

Afin de mieux encadrer l’éducation sexuelle, aujourd’hui, beaucoup d’initiatives plus ou moins récentes ont lieu. En effet, nombre d’associations et de professionnel·le·s proposent leurs services aux établissements, comme Blaise Benghiat par exemple. Parmi e·lles·ux et d’autres encore choisissent de fournir des informations de qualité aux jeunes qui choisissent l’auto-formation, comme c’est le cas pour Sexy Soucis, Parlons peu parlons cul ou la ChroNique pour ne citer que ces trois initiatives. Enfin, au niveau plus académique, des personnes comme Ludivine Demol mènent des recherches afin de montrer le manque de formation et d’inciter à développer les initiatives et à créer un cadre le meilleur possible pour les déployer. Enfin, il reste à noter comme dans toute recherche d’information, comme le souligne Ludivine Demol, il est important de vérifier ses sources et de garder un esprit critique.

L’émancipation sexuelle du XXIe siècle est numérique

Si l’éducation sexuelle se fait énormément sur internet, l’émancipation n’est pas non plus en reste. En effet, l’aspect éducatif dépassé, internet permet, grâce à son foisonnement d’informations et sa richesse de témoignages, de s’affranchir des normes habituelles, notamment celles touchant les jeunes femmes. Si celles-ci sont, par exemple, toujours moins enclines à consulter des contenus pronographiques, leur nombre va grandissant. Le chemin reste cependant encore long à faire avant d’atteindre la démystification de la sexualité féminine. Même les plus hardies, bravant les consignes sociales comme quoi la gente féminine ne devrait pas regarder de pornographie, sont rappelées à l’ordre par leur for intérieur et posent souvent à Diane Saint-Réquier la question de leur normalité. Beaucoup se demandent si elles sont normales à éprouver une excitation devant du contenu pornographique ou ne reconnaissent pas leurs pratiques comme telles (en ayant recours à des tumblr plutôt qu’à des vidéos ou encore au sexto, par exemple).

Illustration d'Emeline Cardinet, une jeune femme qui se rend compte qu'un gâteau lui donne faim
Eh oui, c’est aussi absurde que ça de penser que les femmes ne devraient pas être excitées devant de la pornographie !

 

Un autre problème émerge de l’émancipation par internet. En effet, elle peut avoir l’effet pervers d’elle-même donner naissance à une norme. Ainsi, si la plupart des jeunes, indépendamment de leur genre, se questionnent sur l’appartenance ou non de leur sexualité à une norme, beaucoup de jeunes femmes mettent en évidence des injonctions contradictoires : la quête de l’émancipation devient une injonction qui se cumule avec les injonctions sociales plus classiques. Ainsi, les jeunes femmes sont à la fois exposées à l’obligation de performer, d’essayer un maximum de choses, de tout aimer, mais en même temps d’être au service de leur partenaire, de ne pas avoir de désir propre, de se conformer aux modèles dominants de la sexualité féminine. D’autre part, alors que la sexualité masculine est encore souvent vue comme une performance individuelle et l’homme comme le guide et même le conducteur de la femme en termes de pratiques, on demande aux femmes de suivre mais en même temps de “juguler le désir masculin car les hommes ne le maîtrisent pas”, soit disant. Il reste donc encore du travail avant d’arriver à l’acceptation des différentes sexualités indépendamment de notre genre, qu’elles se vivent intensément ou très doucement, à deux ou seul·e, avec un genre, un autre, tous ou aucun.

Thomas Dufraine

Paris

Je suis un ingénieur créatif, étudiant en curiosité, vadrouilleur de l'Internet amateur de culture.

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