L’infrastructure : espace oublié de l’Internet mondial

Pour beaucoup, Internet s’arrête à leur box ou aux sigles 3G et 4G. Cependant, c’est tout un ensemble de technologies qui permet l’accès à cet immense réseau. Celles-ci sont un des principaux enjeux du XXIe siècle.

Au niveau national, la maîtrise de l’infrastructure réseau est problématique. Il existe tout une palette de modèles allant de l’infrastructure étatique à la gestion privée américaine, et ces choix relèvent de politiques entamées il y a des décennies de cela avec le premier réseau téléphonique fixe. Une maîtrise privée a créé aux US toute une série de problèmes pour les consommateurs : le partage de zones en monopoles locaux a, à l’inverse du marché français, tiré les prix vers le haut. Ensuite, la dualité des technologies de téléphonie crée un grand problème d’interopérabilité et de liberté du consommateur. Le réseau européen est uniquement lié à la technologie « GMS », ce qui permet d’ailleurs le roaming. Une partie du réseau américain utilise lui la norme CDMA, qui coexiste de manière anecdotique avec le réseau GSM dans le reste du monde.

C’est sur ce marché qu’a explosé la problématique de neutralité du net, que pose la gestion privée. Les câbles qui portent Internet doivent-ils être neutres ou l’opérateur est-il libre de privilégier certains acteurs ? Jusqu’ici le principe de neutralité a, pour l’utilisateur, prévalu. Cependant, de nombreux opérateurs souhaiteraient que des acteurs comme Netflix, qui pèsent lourdement sur leur réseau, participent à leurs frais. Fait amusant, c’est le phénomène inverse qui a aujourd’hui lieu entre TFI et Orange/Canal+ : le fournisseur de contenu demande aux transporteur et distributeur de payer pour accéder à son contenu.

La gestion privée pose aussi la question du déploiement. En effet, comment garantir aux zones reculées, donc peu rentables, un accès à Internet ? Même en France où l’Etat pèse fort sur les opérateurs, qu’il subventionne même parfois, subsistent des zones « blanches » pour le mobile. De même le déploiement de l’ADSL n’est toujours pas terminé dans certaines zones de campagne !

Carte des principales routes de câbles sous-marins. En bleu, les principaux hubs d’arrivée de données.

 

Ce problème du déploiement nous amène à un des grands enjeux du XXIe siècle : les câbles sous-marins. Ceux-ci, principalement de fait d’acteurs privés, assurent la transmission transcontinentale des données (ce qui permet à un internaute français de se connecter à un site américain). Le problème ici est la dépendance que cela induit. En effet, est-il rationnel de confier à des acteurs privés la maîtrise de ce qui est aujourd’hui un élément vital de la civilisation moderne ? Les logiques de rentabilité qui accompagnent cette propriété ne semblent pas compatibles avec celle du bien commun qui devrait en théorie guider la mise en place de ces câbles. On peut de manière très distincte observer la fracture nord-sud sur les cartes de ces câbles. Certes les volumes d’échanges sont supérieurs dans le nord, mais la faiblesse des moyens accordés au sud est-elle une cause ou une conséquence de son retard ? Ce fait n’est pas une évidence, mais l’accès à ces câbles est facturé. Peu surprenament, il est plus coûteux de faire transiter des données entre le Brésil et les États-Unis qu’entre l’Europe et ce dernier (10 à 20 fois plus). Il est aisé de critiquer le modèle privé, serait-il possible alors de mettre en place une version publique de ce réseau ?

Carte du réseau Géant – © Association Géant

 

Un modèle existe en réalité déjà : le réseau Géant. Si ce nom rappelle à certain·e·s des souvenirs, ce seront celles et ceux d’Eduroam, le fameux wifi des universités. Géant est en réalité un immense réseau parallèle réservé à la recherche sur lequel transitent tous les jours 10 pétabits de données (soit 10 000 000 gigas). En France ce réseau, géré par le RENATER, relie via fibre optique les universités de métropole et d’outre-mer. Issu d’une politique de coopération, ce réseau est aujourd’hui une des meilleures infrastructures Internet mondiales. Elle a aussi été entièrement réalisée sur fonds publics (nationaux et européens). C’est là que le bât blesse pour le privé ; une infrastructure publique se montrant infiniment meilleure que sa version privée.

Internet est devenu un support pour la connaissance, l’information, mais aussi la démocratie. Comment, sinon en assurant une gestion, ou à défaut un contrôle public de ce réseau, garantissant que ce dernier ne devienne pas un outil de manipulation des foules ? La structure actuelle, une gestion opaque et privée des technologies américaines et une inégalité de l’accès, n’assurent manifestement pas cela.

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