Rencontre avec Marc Caro – « On laisse tout l’imaginaire aux États-Unis. »

Marc Caro, dont on a récemment pu observer le travail lors de l’exposition Caro/Jeunet du côté de la Halle Saint-Pierre (Paris), s’est une fois de plus retrouvé début novembre au festival des Utopiales de Nantes qui lui est cher.

Juste après la table ronde consacrée aux cinquante ans du film 2001, l’odyssée de l’espace, dont il était l’un des intervenants, nous découvrons Marc Caro. C’est un homme patient et amical, qui prend le temps d’exposer sa vision du Cinéma. Entre réalité virtuelle, financements et Stanley Kubrick, voici une discussion placée sous le signe évident de la science-fiction.

Ça fait longtemps que vous venez aux Utopiales, vous souvenez-vous de votre première participation ?

C’était il y a très longtemps, plus d’une dizaines d’années. Je suis venu une première fois lors de la deuxième édition du festival, en tant qu’invité. Et depuis 2008, j’habite à Nantes donc je me réserve ce long week-end pour venir voir les films et les expositions. Je suis un vrai sympathisant, d’ailleurs je fais parti de l’association qui donne un coup de main aux Utopiales. Nous avons la chance d’avoir un festival unique au monde qui regroupe autant de pointures dans des domaines variés tel que la littérature, le cinéma ou le jeu vidéo… c’est dingue! Et puis la science-fiction est quelque chose que j’ai envie de favoriser.

Comme de nombreux réalisateurs, 2001, l’odyssée de l’espace est le film qui vous a donné envie de faire du cinéma. Ce fut un immense événement à sa sortie en salle mais pour les jeunes cinéphiles, qui sont inondés de science-fiction, ça semble moins évident de saisir l’impact et la révolution provoqué par ce film. Comment leurs expliqueriez-vous ?

Comme pleins de choses, à un moment donné de l’Histoire, se crée un vrai changement. Avant le rock’n’Roll les gens étaient habitués à écouter de la musique plus classique. Pour 2001, l’odyssée de l’espace, rien qu’au niveau des effets visuels et sonores ça a été un vrai saut quantique entre l’avant 2001 et l’après. Les jeunes cinéphiles connaissent mieux Star Wars mais en réalité tout le « space art » de Star Wars est directement issu du film de Stanley Kubrick. Tous les films de SF post-2001 ont été faits soit par des gens qui travaillaient sur les effets spéciaux du film soit par ceux qui s’en sont inspirés. Le petit truc qui peut être différent c’est le rapport au temps du film. Aujourd’hui, la rythmique des clips ou des films d’action hollywoodien est accélérée, le montage est vraiment dynamique. Celui de 2001 se compose de plans contemplatifs, qui prennent le temps de durer. Effectivement, on peut trouver ça lent.

Le mot « odyssée » prend tout son sens. Kubrick prend le temps d’accompagner le spectateur dans son film…

Exactement. Et en même temps c’est un des premiers cinéma à être très sensoriel, avec une forte identité de son et d’image. Toute cette dimension est en train d’évoluer avec le cinéma immersif grâce aux caméras 360 et à la réalité virtuelle. Quand j’ai vu 2001 pour la première fois le design sonore a provoqué des sensations que je n’avais jamais ressenti auparavant. C’était inédit à l’époque. Maintenant, le moindre film d’action a tellement de basses que l’on a l’impression de se prendre un immeuble sur le coin de la figure mais avant, tout ça n’existait pas.

« Les producteurs ne veulent plus prendre de risque. »

Lors de la table ronde vous avez dit que « le cinéma n’a pas à se prostituer par l’explication ». Quel sentiment avez-vous envers la SF actuelle ? On pense notamment à Interstellar qui se noie dans un torrent d’explications tous les quarts d’heure.

Les réalisateurs n’ont plus confiance en la capacité de compréhension du spectateur. Je trouve ça dommage mais c’est compréhensible. Les films de SF demandent de tels moyens que ça devient de gros produits industriels. Les producteurs ne veulent plus prendre de risque. Sur certains scénarios, au bout de 15 minutes de film je peux dire qui va mourir et dans combien de temps. C’est incroyable, on nous prend pour des imbéciles… Garder les même recettes rassurent les financiers. Mais de temps en temps, on découvre des prototypes, des petits films réalisés en dehors de toutes recettes. Ce genre de films procurent une émotion particulière. On dit que les films de Kubrick sont abstraits mais ce sont des films qui font ressentir de profondes émotions, avec une dimension métaphysique et spirituelle. C’est pour ça que je pense qu’on ai pas forcement besoin d’explications.

Le cinéma est donc devenu frileux des créations originales car l’argent a pris trop d’importance ?

Oui, mais c’est en train de changer. La télévision meurt sous l’abondance de la publicité, les nouvelles générations ne la regardent quasiment plus. Il y a un autre système d’exploitation qui se met en place avec Internet. Maintenant avec de l’envie et un smartphone tu peux faire un film que tu diffuses dans le monde entier. J’avais pas de tels outils quand j’ai commencé à faire mes courts-métrages.

Marc Caro en arrière plan dans Le Bunker de la dernière rafale

Vous êtes un artiste pluridisciplinaire. Quel est le médium qui vous tient le plus à cœur ?

Celui qui est fondateur pour moi c’est le dessin. Il est à la base de tout mon travail. Je gribouillais étant petit puis j’ai créé mes personnages de bandes dessinées. Très vite j’ai eu envi de les animer. Dans un premier temps, grâce aux dessins animés puis en prise de vue réelle. Ce fut un long processus créatif pour en arriver là.

Pour en arriver à la réalisation ! Vous n’êtes passés qu’une seule fois à la réalisation en solo, c’était pour Dante 01

J’avais beaucoup travaillé seul sur des clips et des courts-métrages. Mais sur un long c’est la seule fois où j’ai pu avoir assez de financement. J’ai chez moi une pile de scénarios qui n’ont pas encore trouvé de financement.

Dans Dante 01, le design des vaisseaux ressemble aux illustrations de Foss. On en revient au dessin…

C’est lui qui a emmené ça au cinéma. Christopher Foss est un illustrateur de BD de science-fiction des années 70 que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Il a d’ailleurs réalisé une affiche pour une édition précédente des Utopiales. C’est un british très rigolo. Alejandro Jodorowsky est venu le chercher pour travailler sur Dune, qui n’a jamais vu le jour. Puis avec Giger, Mœbius et d’autres de la bande de Métal Hurlant ont été récupérés sur le film de Ridley Scott (Alien, le huitième passager).

Avez-vous travaillé avec Jodorowsky ?

Oui, plusieurs fois. Malheureusement les projets ne se sont pas faits. Lui aussi a beaucoup de mal à trouver des financements. Là il fait un documentaire sur la psychomagie qu’il finance par crowdfunding il me semble. C’est un vrai créateur d’univers.

« En France, on a détruit tout les studios, même ceux de Joinville sont devenus des parkings. »

Nous avons interviewé Benoît Delépine, avant vous. Il s’est exprimé sur votre univers en disant que « le cinéma français est tellement hanté par la Nouvelle Vague qu’il y a un rejet du cinéma d’univers inventé, du cinéma qui se fait taxer de superficiel ». Vous avez des difficultés à faire affirmer votre travail ?

La tradition de faire des films en studio s’est perdue en France, ce qui n’est pas le cas de l’Espagne, de l’Italie ou des pays Anglo-saxons. La Nouvelle Vague a eu l’idée formidable de filmer avec des caméras 16 millimètres dans la rue, en décors naturel. C’était très bien mais pourquoi choisir l’un ou l’autre si ça peut être l’un ET l’autre. En France, on a détruit tout les studios, même ceux de Joinville sont devenus des parkings. Une de nos références avec Jean-Pierre Jeunet pour La Cité des enfants perdus était La Nuit du chasseur. Un très grand film de studio. Mais on a perdu cette dimension du cinéma. J’ai été nourri par le cinéma français d’avant-guerre notamment celui de Carné avec des décors d’Alexander Trauner. Un truc qui est super flippant c’est qu’on laisse tout l’imaginaire aux États-Unis. Quand on laisse tout ça à Walt Disney, ça fait un peu peur. A un moment donné, il faut changer.

Quel est votre film préféré?

Aujourd’hui c’est 2001, l’odyssée de l’espace. Demain ça sera autre chose, c’est impossible dans avoir un seul. Il y a un film d’animation que j’adore aussi, il s’appelle Tango.

Polaroïd signé de Marc Caro

 

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