Le film culte – « La Grande Bellezza », une fresque italienne

Chaque mois, la rédaction de Maze revient sur des classiques du cinéma. Le mois dernier, Kubrick nous faisait voyager dans l’espace avec son 2001. Au tour de Paolo Sorrentino de nous emmener en Italie avec La Grande Bellezza.

Cette comédie dramatique, réalisée par Paolo Sorrentino, est sortie en 2013. A l’occasion de la sortie récente de son nouveau film Silvio et les autres, focus sur le chef d’œuvre de sa filmographie.

La genèse

Ce 7éme long métrage permet à Sorrentino de refaire un film chez lui, en Italie. Après deux années d’errance à l’internationale qui lui ont permis notamment de tourner This must be the place avec Sean Penn. Il pensait alors entretenir sa paresse avec un travail qui lui permettrait de rentrer chez lui tout les soirs. Finalement, après 12 semaines de tournages, de son propre aveu La Grande Bellezza « a été un film épuisant, bien que passionnant à faire ».

Jep Gambardella est un critique d’art vieillissant au charme irrésistible, réputé surtout pour son unique roman L’Appareil Humain. Sur sa terrasse surplombant le Colisée, toute une foule est venu fêter ses 65 ans. Ça danse, ça boit, ça hurle mais surtout ça ne soucis de rien. Sauf qu’à l’aube de cette année supplémentaire, Jep a une révélation : il ne veux plus perdre son temps pour les choses qui ne lui plaisent pas. C’est ainsi que commence La Grande Bellezza. De ce postulat, le critique misanthrope et cynique va être empreint d’une mission quasi vitale : à la recherche de la grande beauté, il va vouloir se remettre à écrire… C’est dans cette quête spirituelle qu’il retrouvera (ou pas) goût à la vie.

Excepté l’Italie, qui lui réserve un accueil critique plutôt froid, le succès à l’international est rapide. « Paolo Sorrentino passe insensiblement, irréversiblement, de la démesure à la retenue », selon Télérama ; Le Monde le proclame « cousin romain de Gatsby Le Magnifique » ; quant à Paris Match il trouve que le « film est ambitieux ». Reparti bredouille du festival de Cannes 2013, La Grande bellezza se console avec l’Oscar du meilleur film étranger. Le dernier film Italien à recevoir le précieux trophée était La Vie est belle (de Roberto Begnigni) en 1999.

La filiation avec Fellini

Souvent annoncé comme l’hériter de Fédérico Fellini, Sorrentino assume (sans le revendiquer) son hommage à La Dolce Vita. Avec toutefois des différences sur le fond. La Grande Bellezza est pétrie de désillusion, elle constate l’échec avec sagesse. C’est une éloge funèbre à la carrière d’écrivain qu’aurait pu avoir son personnage principal. Quant à La Dolce Vita c’est une ode à la vie encore juvénile d’un journaliste en vogue. La fatalité de l’une s’oppose à l’insouciance de l’autre.

« Certains contextes sont similaires : Rome et le personnage principal peuvent rappeler celui de La Dolce Vita. Mais le plus grosse différence est que La Dolce Vita est un chef d’œuvre et mon film est juste un film »

C’est évidemment Rome qui est le lien le plus flagrant entre ces deux films. Comme le dit Sorrentino, outre les personnages principaux, l’élément commun est la ville. Les deux réalisateurs ont l’idée d’en faire la clef de voute de leur histoire. Jep, comme Marcello, est envoûté, profondément influencé par la capitale. Sa nostalgie lui revient en se perdant dans ces rues labyrinthique tandis que Marcello fait ses rencontres féminines au détour de celles-ci. La ville est un dédale à souvenir où chaque recoin est l’occasion de se rappeler son propre passé. Une rencontre emblématique de La Dolce Vita est probablement celle de Anita Ekberg, sirène de la fontaine de Trevi.  On peut y voir un parallèle avec la scène en ouverture de La Grande Bellezza, qui est plus que radicale. Près de la Fontana dell’Acqua Paola, un touriste s’évanouit face à la surprenante beauté du panorama de la ville. Outre La Dolce vita, en pense également à Roma pour la démesure et l’excès de ses fêtes que Sorrentino filme à merveille.

Une maitrise picturale

Ce qui fait le génie de Sorrentino c’est la virtuosité de sa réalisation. Sa mise en scène est lyrique. Il balaye les paysages romains de travellings avant ou arrière, allant de droite à gauche et inversement. Quiconque se laisse emporter par l’histoire ne peut s’empêcher de se sentir tel riche italien sirotant son cocktail, un soir d’été. C’est un film qui éveille les sens par sa puissance d’image. Cette immersion est renforcée par la langue fluide et chantante qu’est l’italien. Elle vous berce, vous accompagne dans l’histoire par sa fluidité d’élocution. Dès l’ouverture du film, la vacarme ambiant de la fête romaine se retrouve brusquement ralenti jusqu’à l’extinction pour nous laisser qu’entendre Jep qui, d’une voix limpide et suave, déclare ses quelques phrases : «J’étais destiné à la sensibilité. J’étais destiné à devenir écrivain. J’étais destiné à devenir Jep Gambardella». Par ce discours il pose les bases du récit, le film sera contemplatif, irrévérencieux mais d’une profonde poésie.

De plus, le travail sur la photographie que fournit Luca Bigazza est éblouissant, la lumière entre toujours de la meilleure des manières dans le cadre, apportant une touche lumineuse aux talents des acteurs. Rome est au centre de tout, des tensions, des errances, des réflexions… Ses ruines antiques cristallisent l’état de chacun des personnages faisant face à leur lente décrépitude. Sa splendeur et sa démesure reflètent le profond vide intérieurs de Jep. Il est une célébrité adulé pour son génie d’antan qu’il n’a jamais plus reproduit, préférant se tourner vers le journalisme plutôt que de devenir cet immense écrivain. Il se dirige vers cette facilité simplement par envie devenir le roi des soirées mondaines, ce qu’il réussira pendant plus quarante ans.

Les obsessions de Sorrentino

Ce n’est un secret pour personne, les animaux sont omniprésents, ils peuplent la filmographie du réalisateur. Du kangourou de The Young Pope au mouton de Silvio et les autres, en passant par l’orchestre de vaches dans Youth ; dans La Grande Bellezza ce sont plutôt des flamants roses qui font escales sur le balcon de Jep et carrément tout une girafe qui disparaît lors d’un tour de magie. Les animaux sont souvent synonyme d’innocence et de pureté chez Sorrentino. Ils représentent la norme et la simplicité au milieu du chaos, ils sont, en tout cas, un prisme à la métaphore dont seul Paolo Sorrentino semble avoir le secret.

Le bal des actrices

Inutile de rappeler la justesse d’interprétation de Toni Servillo en auteur raté. L’acteur fétiche de Sorrentino le suit depuis L’Uomo in piu, le premier film du réalisateur sorti en 2001. Le film est une satire cinglante des petits bourgeois mondains de la capitale italienne.

Le réalisateur à beau les traiter avec un certain mépris, il finit toujours par faire émerger la compassion envers ces personnages creux. Il s’en donne à cœur joie. Tantôt drôles, tantôt pathétiques ou bien désespérés, ils sont autant de caractères glissant sur la misanthropie hermétique du journaliste. Certains parviennent cependant à retenir son attention. Parmi celles-ci, on citera notamment Stephania, une ancienne amie, qui reçoit de la part de Jep un monologue assassin, lui disant ses quatre vérités et rendant ainsi la scène jouissive bien que profondément violente. On pense également à sa bonne à tout faire, à qui il ne refuse rien, ou à sa patronne naine, drôle et vulgaire. Mais c’est surtout son premier amour dont il apprend le récent décès (et qui occupe son esprit en permanence) et la vieille Sainte, au physique cadavérique, qui parviennent à lui soutirer quelques émotions. L’une, malgré elle, lui apprend qu’elle n’a cesser de l’aimer au cours de sa vie. L’autre fait preuve d’une foi prophétique, lui provoquant ainsi un étrange sentiment de remise en question.

  • « Pourquoi n’avez vous plus écrit de livre ?
  • Je cherchais la grande beauté. Mais je ne l’ai pas trouvé. »

Ces deux figures féminines s’unissent d’ailleurs à l’écrivain pour le grand final. La sainte gravie le Saint escalier à genoux tandis que la jeune femme dévoile sa poitrine à un Jep encore adolescent. La spiritualité s’opposant à la luxure, la foi à l’amour physique.

Le final est un apaisement, dans un dernier mouvement romantique Jep Gambardella comprend simplement qu’il doit se remettre à écrire. S’annonçant comme une renaissance, ce nouvel écrit est une promesse à sa vie, comme si finalement avoir 65 ans était un bon moment pour commencer à vivre. Et comme un long discours vaut mieux qu’un exemple, voici, dans son intégralité, le monologue final gentiment fataliste. Sorrentino a peut être raison, son film n’est pas un chef d’oeuvre, c’est juste un truc…

« Ça finit toujours comme ça. Par la mort. Mais avant, il y a eu la vie. Cachée sous du bla bla bla bla bla… Tout est sédimenté sous les paroles et le bruit. Le silence et le sentiment. L’émotion et la peur. Les rares fugitives éclaircies de beauté. Et la tristesse disgracieuse et l’homme misérable. Tout recouvert par le manteau de la gêne d’être au monde bla bla bla bla… Ailleurs, il y a l’ailleurs. Je ne m ‘occupe pas de l’ailleurs. Alors… que ce roman commence. Au fond, ce n’est qu’un truc. Oui. Ce n’est qu’un truc. »

 

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