« Black Mirror : Bandersnatch », la mise en abyme selon Netflix

Sorti le 28 décembre, ce nouvel épisode de la célèbre série d’anthologie innove par sa forme : une aventure interactive où le spectateur agit directement sur les choix du personnage, et donc sur le récit. Petit avant-goût pour ceux qui voudraient tenter l’expérience.

Créée en 2011 par Charlie Brooker et diffusée à l’origine sur Channel 4, la série d’anticipation Black Mirror est reprise en 2016 par Netflix.  Lui offrant une seconde vie (soit deux saisons supplémentaires comprenant au total douze nouveaux épisodes), la plateforme vient de mettre en ligne, en attendant une cinquième saison imminente, un épisode un peu particulier.

Nouvelle expérience

Après plusieurs rumeurs concernant la sortie de ce mystérieux épisode attendu aux alentours de Noël, voici donc qu’a débarqué vendredi matin la nouvelle livraison de l’écurie sur la plateforme : Bandersnatch. Premier constat : la page de lancement est affublée, pour peu qu’on l’ouvre sur un appareil compatible, d’un icône inédit, signifiant le contenu spécifique du programme.

Au cours d’un petit préambule, le fonctionnement de cet épisode interactif est expliqué dans les moindres détails. Armée de sa souris ou de sa télécommande, la progression du visionnage marquera régulièrement une pause laissant le choix entre deux propositions d’action qu’il revient à vous, spectateur, de déterminer. Pour faire simple, c’est le fameux livre dont vous êtes le héros mais en version 2018. Ça commence avec le choix des céréales que le protagoniste principal va prendre au petit-déjeuner, et cela finit par.. Et c’est là que les choses se compliquent.

© Netflix

Arcs narratifs à tiroirs

Le pitch de départ est savoureux : dans les années 80, Stefan, jeune créateur d’un jeu vidéo tiré d’un livre au scénario à choix multiples, Bandersnatch, se voit offrir la chance de développer celui-ci sous l’égide de Colin, son idole en la matière. Mais au fur et à mesure de sa conception, les choses se gâtent. Le livre dont il s’inspire l’emmène dans des terrains où les limites de la réalité, de ses propres souvenirs et de sa création vont devenir de plus en plus confuses..

Amusants et excitants dès le départ, plus on avance et plus les choix paraissent compliqués à opérer, devenant de plus en plus conscients des alternatives et opportunités à côté desquelles on ne cesse de passer. Entraînant chemins de traverses, prolongations et décisions déterminantes pour le déroulement du récit, cette situation, d’abord jouissive, devient de plus en plus difficilement supportable. Et c’est bien là la force de l’épisode.

“Crier sur son père” ou “Renverser son thé sur l’ordinateur”, un des nombreux choix de l’épisode qui vous ouvrira des voies totalement différentes. © Netflix

Sans trop en dire, car tout le plaisir réside dans l’exploration et l’évolution des différentes pistes proposées et provoquées, l’aventure prend la forme d’un captivant jeu de piste,  pervers et déroutant, se jouant des attentes et espoirs de spectateurs. Audacieuse, souvent brillante et étonnante, cette expérience ludique mérite que l’on s’y attarde, même si le fil conducteur lorgne parfois un peu trop vers les poncifs du thriller paranoïaque.

Avec une bonne dose d’auto-dérision gratinée d’auto-promotion (exercice maintenant répandue dans la sphère Netflix), il serait pourtant tentant de réduire cette expérience à ses écarts et à ses failles. Car, comme le dirait l’un des personnages de l’épisode chargé de chroniquer les dernières sorties en matières de jeux vidéos, rien n’est parfait.

© Netflix

Un processus sans fin.. ou presque

Avec une durée moyenne estimée à 1h30, l’aventure pourrait pourtant bien s’étendre sur plus du double à en croire ses créateurs. Maintenant, certaines voies semblent sans issues, ou du moins revenir inexorablement à un certain point d’ancrage. Si réessayer certaines options déjà proposées et sélectionnées plusieurs fois de suite peut s’avérer payant (montage alternatif, scènes supplémentaires, clés de compréhension nouvelle), la plupart des choix et des retournements de situation les plus marquants vont s’effectuer au fur et à mesure des changements de cap et d’orientation.

Ce procédé narratif, propulsé à l’ère du numérique, à déjà été employé et exploité à plusieurs reprises dans différents domaines, et en particuliers dans celui du jeu vidéo justement, les productions de David Cage en tête. Pourtant, cette nouvelle déclinaison de ce procédé plus très novateur fait tout de même plaisir à voir. De même, si le contexte n’est pas sans rappeler des univers déjà bien connus, comme une sorte de crossover de San Junipero et Playtest, deux épisodes phares de la saison 3 de la série, avec un soupçon de White Bear (saison 2), c’est aussi cette marque de fabrique qui permet de baliser un peu le cadre de cette aventure qui aurait pu nous échapper totalement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la réalisation à été confiée à David Slade, auteur du terrifiant Metalhead de la saison dernière, sur lequel un des nombreux easter-egg de l’épisode s’appuie.

© Netflix

Autre précision : si vous pouvez quitter l’épisode à partir d’un certain stade, il vous faudra pourtant encore creuser un peu avant de véritablement en faire le tour, à la façon d’un Jumanji 2.0. Et si vous décidez d’interrompre momentanément l’expérience, sachez que lorsque vous reprendrez l’épisode, celui-ci redémarrera exactement là où vous vous étiez arrêtés, avec en mémoire les choix et actions effectués jusqu’alors.

La seule véritable issue se situe lorsque le véritable générique fait son apparition, l’algorithme Netflix reprenant ses droits en enchaînant directement avec le premier épisode de la précédente saison. Peut-être la seule fois où ce pilotage automatique sera accueilli comme une libération.. avant de replonger explorer les mystères et références cachés de ce Bandsnatcher ? C’est vous qui décidez.

Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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