« Mon cher enfant » – Portait sensible d’une famille tunisienne

Dans une famille de la classe moyenne tunisienne, un fils disparaît brusquement. Le début d’un calvaire pour des parents éplorés qui n’ont rien vu venir.

Difficile de bien parler de Mon cher enfant sans gâcher l’effet de surprise relatif sur lequel fonctionne ce beau film. Il serait toutefois dommage de ne pas conseiller d’aller voir ce long-métrage délicat, portrait sensible d’une famille et d’une Tunisie toutes deux aux prises avec les démons contemporains.

La famille

Mon cher enfant, c’est avant tout l’histoire des parents de cet enfant. Rihad, le père, travaille au port de Tunis et s’apprête à prendre sa retraite. Le centre de sa vie, c’est son fils Sami qui prépare son bac. Il veut le meilleur pour ce fils discret et sensible, se saigne aux quatre veines pour lui assurer les cours du soir dont il a besoin. La mère, Nazli, complète cette famille nucléaire d’apparence très unie. Elle est professeure, s’absente régulièrement pour donner des cours dans une autre ville mais assurer un certain niveau de vie à sa famille. Quand Sami commence à avoir des migraines inexpliquées et faire des malaises, Rihad et Nazli s’empressent de le faire consulter un médecin et de lui faire subir une batterie d’examen. Il faut que leur fils aille bien et qu’il réussisse son bac afin de poursuivre ses études en Tunisie (ou au Canada) et s’assurer un avenir.

©Bac Films

La Tunisie

Réussir ses études, c’est essentiel dans une société tunisienne tourmentée par une situation économique fragile et des tensions politiques persistantes. A première vue pourtant, cette Tunisie ressemble beaucoup à la France. Les appartements disposent de tout l’électroménager habituel, il y a de l’électricité, les voitures roulent sur des routes entretenues, les femmes ne sont pas particulièrement voilées, les adolescents font la fête ici comme ailleurs et Facebook est en français…

Toutefois, le pays ne s’est pas complètement remis de son « Printemps arabe », la manne touristique n’est plus aussi importante et les affrontements entre laïcs et islamistes sont fréquents. Pour Rihad et Nazli, boucler les fins de mois n’est pas facile et la perspective de la retraite de Rihad laisse planer une ombre sur le devenir matériel de leur famille.

Sami, tout en réserve et inquiétudes, semble incarner les hésitations de son pays. Jusqu’au jour où il disparaît. A vrai dire, c’est peut être avec ce départ soudain qu’il donne le mieux à voir les paradoxes et défis de la Tunisie actuelle.

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Voyage au bout de la nuit

Car, un jour, Sami ne se rend pas au lycée. Son père s’en rend compte et déroule subitement toute la pelote de la vie de son fils, loin de ce que lui et Nazli imaginaient. Sami ne s’est pas suicidé mais il est parti. Où ? Loin, au-delà de la Turquie, là où beaucoup de jeunes un peu perdus ou franchement convaincus se rendent pour, croient-ils, donner un sens à leur vie.

Sami n’est pas mort mais, progressivement, il va devenir un fantôme que son père va tenter de ramener à la vie dans un voyage aussi irréfléchi que coûteux qui prendra fin sur les hauteurs des steppes turques. Puis, après cet échec, Sami se transforme en mort vivant qui va dévorer le couple parental incapable de se remettre de ce départ. Comment des parents si attentifs et dévoués ont-ils pu se méprendre à ce point sur les intentions de leur fils ? Ils ne pardonnent ni à l’autre ni à eux-mêmes cette faiblesse.

© Bac Films

Avec subtilité et retenue, grâce à une mise en scène délicate et sans grandiloquence, Mohamed Ben Attia dresse le beau portrait d’une famille et, surtout, de son pays. De façon quasi impressionniste, il dépeint une Tunisie moderne mais trop fragile politiquement et économiquement pour offrir des opportunités solides à sa jeunesse et la contenir. Un film en forme d’alerte gracieuse à ceux qui pensent que le mouvement vers le progrès est universel et inéluctable et qui ne prendraient pas la peine de fournir les efforts nécessaires à la construction d’un destin commun.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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