« High life » – Sexe, mensonges et cosmos

Claire Denis érotise le voyage dans l’espace. Une oeuvre visuellement forte tour à tour envoutante, déroutante et grotesque.

C’est un constat sans appel. Le film d’espace est devenu incontournable pour tout cinéaste susceptible d’exposer une réflexion personnelle sur la vie et l’humanité. Visité en autre exemple par la poésie d’Alfonso Cuaron, la lourdeur de Christopher Nolan, le hors sujet de Ridley Scott hier ou le romanesque de James Gray demain, cet ailleurs n’a cessé d’alimenter les rêves visuels et philosophiques des plus grands cinéastes. Depuis 1969 et l’odyssée indétrônable de Kubrick, en prenant la hauteur qu’il se doit sur le monde contemporain, le cinéaste trouve  là l’occasion d’élever son propos et livre un regard  profond sur l’humanité, avec pour objectif d’accoucher d’un film monde. En s’emparant du genre du voyage dans l’espace, chaque cinéaste impose ses obsessions aux codes du genre. La découverte d’un ailleurs, l’enfermement dans l’infiniment grand, la lutte intérieure, l’abandon sont autant de sujets caressés ou approfondis par les auteurs.

Et c’est en cela que le film de Claire Denis va faire date. Tout d’abord, par son postulat de départ. Accompagné d’un grand médecin, Gibbs (Juliette Binoche), un groupe de criminels  accepte de devenir les cobayes d’une mission spatiale en dehors du système solaire. Ils ne savent rien de cette mission, ni du caractère définitif de celle-ci. Cette idée originale, d’êtres obligés et peu intéressés d’accomplir le plus grand fantasme de l’homme moderne -traverser le cosmos- est le symbole de la démarche initiale : contourner l’aspect purement scientifique pour plonger au plus profond de l’épiderme des souffrances humaines.

A l’heure où Damien Chazelle filme un homme qui prend son destin en main et veut conquérir l’espace, avec certes ses parts d’ombres,  Claire Denis inverse le schèma et met en scène des jeunes damnés  qu’une société sur le déclin a décidé de sacrifier pour faire « avancer » la science. Ces salauds (titre d’un de ses précédents films), beaux et insondables, fascinent la réalisatrice, plus tourmentée par les failles intérieures que les failles spatio temporelles. Le spectateur ne saura rien de leurs crimes, de leur passé, excepté quelques flash back inutiles sur l’enfance du héros, Monte, (Robert Pattinson). La caméra préfère autopsier leur intimité, leur moindre bout d’humanité ou de chair propice à dépasser. Car là où l’on attend, dans un film SF classique, l’infiniment grand, Denis dévie vers l’infiniment intérieur. 

© Wild Bunch Distribution

Toujours aussi radicale dans sa démarche artistique (suspension du temps, fragmentation du récit, onirisme macabre), le cinéma de la réalisatrice de Beau Travail peut décontenancer, traumatiser, dégoûter. Il faut reconnaître que plan de Juliette Binoche, véritable collectrice de sperme, arpentant le vaisseau spatial la paume de sa main rempli de la semence de Robert Pattinson peut définitivement rebuter toute entrée.

De film en film, Claire Denis s’acharne à tisser un cinéma en forme de toile d’araignée, dont les fils  seraient les liens qui relient les corps. Des liens familiaux, amoureux, vampiriques. Des liens qui ont pour dénominateur commun le sang. Coeur d’une oeuvre à la fois rugueuse et poétique, froide et vagabonde, le monde asséché de Claire Denis est un désert émotif empli d’atmosphères envoutantes. 

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