Rencontre avec Vincent Macaigne – « La vie est beaucoup plus poétique que le cinéma »

Sur les bords du quai de Loire à Paris, on a retrouvé l’infatigable Vincent Macaigne le jour de la sortie en salles de son premier long-métrage Pour le réconfort. Sincérité, et liberté de parler se mêlent dans cette rencontre entre deux séances de communion avec son public. 

Offrir une tragédie grecque énervée et fauchée au temps de Facebook et Skype, c’est le pari fou qu’a tenté et réussi Vincent Macaigne avec Pour le réconfort. D’abord auteur et metteur en scène de théâtre dans les années 2000, puis devenu un peu par hasard acteur principal des films de ses amis (Guillaume Brac, Sébastien Betbeder ou Antonin Peretjatko), il est aujourd’hui l’un des comédiens les plus demandés du cinéma français, apparaissant cette année chez Anne Fontaine ou le tandem Toledano/Nakache. Dépassant l’étiquette de figure de file du nouveau cinéma d’auteur français, il multiplie aujourd’hui les expériences au cinéma et au théâtre avec pour objectif principal de toucher le public directement et sans filtre.

À la fin de la projection, on ressent un besoin vital de faire ce film de cette manière, avec cette troupe, cette radicalité et ces moyens-là. D’où vient ce besoin vital ? Est-ce un choix imposé ?

Non ce n’était pas du tout un choix imposé, ça part d’un désir de faire un film libre. Pour moi, le geste est plus important que de chercher de l’argent et j’avais besoin de dire des choses, de convoquer les acteurs d’une manière un peu gratuite. C’est très compliqué de faire un film de cette manière là, je ne le conseillerai pas. Mais ça n’a pas été une douleur non plus. J’avais envie de travailler directement sur la forme et le fond du film en même temps et de les conjuguer ensemble.

Ce projet n’était pas réalisable au théâtre ? 

Au théâtre, je le fais déjà. J’avais vraiment besoin de filmer ces acteurs-là de près et d’enregistrer une parole et je trouve que le cinéma permet ça. Ça me permettait de me rapprocher tout simplement des gens à ce moment-là précis de leur vie.

Le texte semble parfois improvisé. Quelle a été ton approche par rapport au scénario ?

Le point de départ c’est La Cerisaie de Tchekhov, même s’il n’y en a pas de traces dans le film. Il n’y a pas non plus de scénario pré-établi, on avait écrit pas mal de choses sur des feuilles que les comédiens ont apprises, j’ai gardé les monologues dans leur version originale. Par contre, à certains moments, je les faisais beaucoup improviser et parler entre eux pour les entraîner. Les choses étaient parfois très structurées, je les encadrais et puis parfois quelque chose se produisait, un oeil qui frise, et là j’attendais que ça sorte d’eux.

“À certains moments, je les faisais beaucoup improviser et parler entre eux pour les entraîner.”

ll y a cette notion d’enfermement dans les cadres, dans les plans du film…

La comédienne Pauline Lorillard/Copyright UFO Distribution

Mais aussi une manière de les mettre en portrait en les filmant de très près parce que pour moi ces gens font aussi la France, en tout cas la culture parce qu’ils se battent pour leur public, les textes. Malheureusement, le cinéma ne regarde pas vraiment ces acteurs. J’avais envie de les montrer d’une manière forte.

“La vie est beaucoup plus poétique que le cinéma ne l’est.”

Pour le réconfort est très poétique, les choses y sont réelles, concrètes mais elles sont présentées de manière lyrique. Comment amènes-tu de la poésie dans tout ça ?

La vie est beaucoup plus poétique que le cinéma ne l’est. Souvent le cinéma réduit la poésie du monde. On met dans la parole, de la poésie, des images, des paysages mais c’est vrai que cet ensemble devient poétique. Si je regarde un tout petit peu plus longtemps un visage on voit cette mélancolie, cette poésie. À mes yeux, le cinéma gomme la poésie parce qu’il a peur de ça. Ce que je dis souvent aux acteurs, c’est de ne pas avoir peur de se regarder. Souvent il est très dur d’être juste parce que justement on a peur d’être juste.

Quand, dans le film, les personnages se crient dessus, les gens me disent “c’est du théâtre” , moi je pense que c’est simplement la vie. Elle a été certes un peu gommée et parfois c’est bien de la dégommer. Pour cela on peut prendre la parole, on doit se battre pour des idées et la France reste un des pays qui permet cela. J’ai beaucoup travaillé la mise en scène dans d’autres pays européens et lorsque je compare, les Français sont des gens qui se parlent, si tu ne vas pas bien tu le dis on t’écoute et finalement se crée quelque chose d’assez beau. Il n’y a pas d’arrière-pensées, je trouve ça fou. Il faut que l’on préserve le fait que l’on ait le droit d’être ronchon, de gueuler. Dans d’autres pays, la paroles est bien moins ouverte. J’étais en Suisse c’est pas la même histoire. Il n’y a pas cette douceur, cette tendresse. Le danger serait de se refermer sur nous-mêmes.

“Il faut que l’on préserve le fait que l’on ait le droit d’être ronchon, de gueuler.”

 C’est une liberté de parler…

C’est une liberté de parler, oui, une liberté de laisser les gens avoir des émotions et de ne pas être forcément sympathique.

 

Le film s’offre le luxe d’être parfois lent. Que voulais-tu apporter par cette lenteur ? 

C’est vrai. Le film comporte des moments où l’ensemble est très actif, où tout n’est pas forcément compris tout de suite. Puis, il y a des séquences  lentes car je voulais créer des formes d’accidents, où tu te dis « Oh ! Mais qu’est-ce qu’il s’est passé? », et que la scène d’après te donne du temps pour analyser. C’est un rapport au rythme étrange qui n’est pas forcément normatif au cinéma. C’est comme si j’avais essayé de créer quelque chose qui rend actif dans le regard. Je ne sais pas si j’ai réussi.

On sent que les comédiens sont dirigés et en même temps ils gardent une grande liberté, comme s’ils prenaient possession des scènes…

C’est vrai, c’est exactement ça. Il y a des libertés et en même temps c’est cadré et recadré par tout le travail de montage. Cette troupe de comédiens inventent des choses qui dépassent ce que j’aurai pensé, et vice-versa. C’est comme un dialogue entre eux et moi, comme si je jouais derrière la caméra, comme dans une conversation. D’une certaine manière, je joue dans le film car je n’arrête pas de leur parler. Certaines intonations viennent de moi, je suis vraiment avec eux, comme un acteur. L’idée était qu’ils ne ressentent pas qu’on les filme.

Comme tu l’as dis tout à l’heure, le film a été réalisé pour ces six comédiens qui habitent presque tous les plans du film. À une exception près, où tu laisses la parole à un marginal dont c’est la seule apparition et ça nous a un peu interpellé…

Ce n’est pas un acteur, c’est un mec qui nous regardait jouer  pendant une scène. Il nous a dit « Moi aussi j’ai des choses à dire, filmez-moi !”. On l’a filmé et il a parlé pendant une heure. Je trouvais ça complètement fou. C’est improvisé, c’est un cadeau, un accident, un punk à chien en mode “No future” qui se met à pleurer en parlant de l’avenir, qui ne parle que du futur. C’est sublime Il résume totalement le film, je trouvais ça hyper beau que ce mec ait peur pour ses petits enfants.

Quelles étaient tes influences pour ce film ?

Quand je l’ai fait j’avais vraiment l’idée de faire sortir les acteurs de l’écran, que quand on voit le film on se dise « Tiens ils se parlent, mais est-ce qu’ils ne nous parlent pas à nous », c’était primordial. Je n’ai pas vraiment eu de films en tête en faisant Pour le réconfort, après il y a des points en communs avec d’autres œuvres. Je pense à Eustache, Bergman et Cassavetes. Ce ne sont pas des comparaisons de qualité parce que ce sont des génies et qu’ils ont essayé de faire ça largement avant moi. Je n’y ait pas pensé sur le moment, mais c’est vrai qu’ils ont réalisé des films comme ça d’une manière gratuite, en troupe ça m’a aidé à me dire que moi aussi je pouvais faire ça. J’ai pris ce film, je le cherchais, je l’ai abandonné, repris, réabandonné, jusqu’à arriver à ce moment donné où j’ai commencé à trouver le film, où je me suis dit on le finit. Je voulais le faire  sans penser. Les comédiens de ma troupe sont des gens que je connais depuis quinze ou vingt ans. Ce sont de grands acteurs de théâtre, qui sont reconnus dans ce milieu-là mais qui vivent mal.

“J’ai pris ce film, je le cherchais, je l’ai abandonné, repris, réabandonné…”

En dehors du sujet, le geste du film est hyper fort socialement parce que ce sont gens qui se battent pour quelque chose de manière très pure depuis plus de quinze ans. Ils se battent encore pour de belles choses, ce qui n‘a pas vraiment de sens car justement, c’est une forme de gratuité. Si eux, abandonnent, pour la culture ce serait grave. Il faut qu’il y ait ce rêve entretenu par des gens qui croient à cette notion. C’est vrai qu’aujourd’hui on est un peu éloigné de ça, il y a une forme de confusion. C’est pour ça que j’étais content de faire cet objet par mes propres moyens. C’était une manière de dire « Je viens de nulle part, je suis libre j’ai envie de le faire »,  et à l’époque je venais encore plus de nulle part. Je n’avais pas envie de me poser de questions. Et depuis j’ai pu trouver mon équilibre en faisant des films un peu plus mainstream.

Comme  Le sens de la fête, sorti récemment …

Oui c’est génial, j’ai adoré faire ce film. Les réalisateurs (Olivier Nakache et Éric Toledano) m’ont bien intégrés à leur univers, même dans la vie. J’étais en train de finir le montage de Pour le réconfort, ils se sont arrangés pour me laisser terminer. Chez eux, comme chez moi, il n’y a pas de mensonge. Je pense que je ne mens pas dans mon envie d’étreindre le public à un endroit de colère, et de leur côté, ils l’étreignent dans le mainstream et le divertissement.  C’est complètement honnête et sincère, il n’ont pas d’idées derrière la tête. Ils ne se disent pas « On va faire un succès », et le public le ressent.

Copyright Thibault GRABHERR 2017 QUAD+TEN / TEN FILMS / GAUMONT / TF1 FILMS PRODUCTION / PANACHE PRODUCTIONS / LA COMPAGNIE CINEMATOGRAPHIQUE

 

Au cinéma, comme dans la vie, ils veulent parler à tout le monde. Chacun a une place. Finalement, c’est ce que fait leur film, qui est à leur image, ils regardent le monde de manière horizontale, et non pas verticale. Ce sont aussi des réalisateurs de troupe, ils adorent les acteurs et aiment être étonnés, qui sont des idées que je crois partager. Mais je m’efforce d’oublier le travail que je fais en tant qu’acteur avec d’autres réalisateurs quand je réalise mes propres films. Et puis, je ne veux être que dans la parole, dans la manière la plus juste de faire au moment où je le fais. 

Ton film est à ton image. On discute depuis tout à l’heure et il est évident qu’il te ressemble ou que tu lui ressembles…

(Il rougit) Merci… Je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut… Moi je prends ça comme une qualité.

 


 

Propos recueillis avec François Lerbré

Diane Lestage

Une étudiante en Bachelor Journalisme à l’ISCPA Paris qui entretient une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.