« Marvin ou la belle éducation » – Représenter le souvenir

Dans son nouveau film sorti ce mercredi, Anne Fontaine s’intéresse, une fois de plus, à la question du souvenir.

Il est difficile d’écrire sur un film sur le souvenir, quand on y réfléchit. C’est une véritable question de cinéma : comment représenter le souvenir, sans le raconter, sans en atteindre à son essence, à sa nature, à sa vérité, ne jamais mentir sur sa force symbolique ? Anne Fontaine proposait de fait déjà une réponse dans son précédent film, Les Innocentes. Le souvenir passe par l’oubli – c’est quelque d’assez évident quand on l’énonce clairement, mais la manière dont le dit Anne Fontaine est captivante. La spécificité, c’est qu’on essaie d’oublier avant tout. Dans Les Innocentes, ces religieuses essaient d’oublier le viol qu’elles ont subi alors que ses conséquences sont des rappels tragiques : elles sont enceintes et doivent accoucher. Mais elles essaient de faire comme si de rien n’était. Et à terme, oublier.

Récit initiatique

Ici le souvenir est associé à la création de l’artiste. Marvin, le personnage principal du film donc, écrit un spectacle. Il est acteur, il fait du théâtre – art de l’oralité – et y exprime ses souvenirs, naturellement, immédiatement, dès ses premières tentatives enfant. Il parle de lui, de ses parents, du harcèlement, du refoulement de son homosexualité, des premiers émois, des rencontres marquantes… C’est un récit initiatique qui se dessine alors vers le jour où il parlera enfin, devant un public, à nu (et il est torse nu pour ce faire). Par association d’idées, non chronologique, le spectateur voyage dans son histoire. L’oralité préparée par Marvin fonctionne comme le souvenir humain : par bouts, morceaux, gestes.
Cette écriture non linéaire fonctionne ainsi jusqu’aux dernières scènes, sorte de retour aux sources, de clarification, d’épanouissement.

Jules Porier interprète Marvin enfant – © Mars Films

 

Mais est-ce qu’il a réussi à bâtir des ponts ou à renforcer les divisions que sa pièce révèle ? Cette famille qui semble si caricaturale n’est en réalité que l’illusion suscitée par le souvenir. Peut-être qu’il n’y a pas de ponts à bâtir, pas de divisions à révéler. Le souvenir ment, comme le film au spectateur. Le souvenir pervertit l’image qu’on se fait des choses comme la réminiscence pervertit l’image que le spectateur a devant les yeux. Le jeune Marvin boit des bières à 14-15 ans sans que cela ne choque sa directrice qui passait par là. Le jeune Marvin refoule son homosexualité en devenant agressif, grossier, ce qui lui permet de plaire à des filles.

Le jeune Marvin est très concerné par l’avis de son père, influencé, et n’arrive jamais à lui dire qu’il l’aime. Le caractère freudien du film est assez explicite. Pas dénué d’intérêt, mais le dernier plan du film – émouvant – est peut être révélateur d’une simplicité de son raisonnement : l’acceptation de son passé pour se construire pour l’avenir. Peut-être mais quel avenir ? Cette construction, ici, ne se repose-t-elle pas que sur le regard porté par Marvin sur son propre parcours ? La question reste en suspend. Mais le regard du formidable Finnegan Oldfield suffit à émouvoir, profondément.

 

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