Désir féminin tabou au cinéma, une censure immuable

La femme, ses jambes longilignes, ses rondeurs sensuelles, ses coiffures compliquées, son hystérie défendue. Le sexe, son silence, son ombre, ses frustrations et ses fantasmes refoulés. Deux grands caractères sociétaux. La femme et le sexe jouent deux grands rôles dans le cinéma, depuis la naissance du 7ème art. Mais ils jouent des rôles réducteurs, et derrière les coulisses, les cris fusent.

La femme et sa perpétuelle maîtrise de soi

C’est historique, la figure féminine incarne un rôle très précis dans la société. Le XIXème siècle et son puritanisme sont l’emblème de la maîtrise de soi victorienne. En effet, la femme est corsetée, son corps lui est inconnu, même dans la plus grande intimité, elle est toujours couverte d’un linge pour la dissimuler. Cette ignorance prononcée du corps féminin engendrera au fur et à mesure des comportements de nature très pudique. Même si le XXème siècle voit apparaître une certaine liberté corporelle chez les femmes, notamment durant les années folles et sa mode garçonne, le sexe est à ce moment là une revendication. Certes, la femme est mêlée au sexe de groupe, à l’homosexualité, à cette nouvelle forme de libertinage, mais ce n’est qu’un courant d’après-guerre, qu’une réaction qui permet d’oublier. Les derniers feux des années 20 s’éteignent et la femme reprend son rôle d’épouse au foyer, dans la discrétion la plus totale.

La libido féminine, silence et frustration

Le cinéma, fidèle à son image, reflète une vérité que l’on veut absolue: La femme est secrète, mystérieuse et très conventionnelle. Le sexe n’a donc pas lieu d’être lorsqu’il ne concerne qu’elle. Elle et ses désirs les plus sombres. Elle et ses fantasmes les plus torrides. Tandis que l’homme est lui présenté comme un séducteur, un passionné  dans les films de la Nouvelle-Vague, la femme est sentimentale. Ou torturée. Belle de Jour, jeune épouse de la haute, jouée par Catherine Deneuve incarne une femme hantée par ses fantasmes masochistes. Elle ne veut pas en parler à son époux pourtant très compréhensif et présent, et va même lui causer sa perte en entamant une relation avec un homme violent et jaloux. Ce film montre que si la femme n’a pas une vie sexuelle “normale” selon sa place dans la société, sa vie sera un échec. Il faut choisir : opter pour les aventures excitantes derrière les portes closes, ou garder sa figure “propre” pour faire partie de l’élite.

Catherine Deneuve dans Belle de Jour de Luis Buñuel (1967) – © Carlotta Films

 

Un appétit sexuel interdit

Jérémie Rénier et Marine Vacht, dans L’amant double de François Ozon – © Mars Films

 

“C’était très étrange” font les gens en sortant des salles de cinéma. François Ozon tape fort dans le sujet avec son dernier long-métrage L’amant double. Perturbant, terrifiant, voilà le personnage de Chloë. Jeune femme discrète, victime de douleurs abdominales insupportable, Chloë tombe amoureuse de son psy et emménage avec lui. Mais le film prend son tournant lorsque les doutes accumulés de la jeune femme sur la véritable identité de son mari la mène à son jumeau. Plus sauvage, plus brusque, plus dominant, ce dernier répond exactement aux désirs sexuels de Chloë. Son existence en est même remise en question. Ne serait-il pas tout simplement le fruit de son imagination, elle et son appétit sexuel insatisfait ? La dernière scène laisse libre à beaucoup d’interprétations. Une bête noire et visqueuse déchire le ventre de la jeune femme pour en sortir. Tandis que Jeune et jolie dévoilait l’histoire d’une adolescente prostituée, L’amant double offre une vision de la sexualité féminine beaucoup plus violente et crue. Isabelle de Jeune et jolie est en quête de quelque chose qui lui échappe mais qu’elle ne ressent que par le biais de la prostitution. Moins tragique, moins sensibilisant, L’amant double montre en image la souffrance intérieure. Sombre ou dans l’ombre, la sexualité féminine ne voit toujours pas le grand jour.

Marine Vacht dans Jeune et jolie, de François Ozon – © Mars Films

 

L’orgasme féminin, tabou intemporel

Aujourd’hui encore, le sexe rime avec intimité. Malgré la vulgarisation du corps féminin, omniprésente dans les publicités et les films, la sexualité féminine reste mystérieuse. Très compliqué en soi, le plaisir sexuel des femmes n’est pas compris ou très vite résumé à la souffrance et la honte. Les hommes parlent ouvertement de leur conquête, écartent les jambes et ont les mains baladeuse dans les foules. Les femmes croisent leurs jambes et murmurent les mots “gynéco”, “tampon”. Elles prennent leur pilule discrètement et détournent le regard dans les mêmes foules. Et pourquoi les femmes sont elles-mêmes répugnées face aux scènes sexuelles au cinéma? Pourquoi une jeune lycéenne vint un jour dire que la vie d’Adèle était “pornographique et dégoutant”?

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche – © Wild Bunch Distribution

 

Abdellatif Kechiche est sans doute le premier à présenter la sexualité féminine sous un soleil rayonnant. Oui la femme aime la femme. Oui la femme prend plaisir, jouit, est à la fois chasseuse et proie. Le sujet de l’homosexualité présente dans le film ne rajoute que plus de puissance. En effet, l’homme est quasiment absent des scènes sexuelles. Présent que par la vision du réalisateur, l’amour charnel entre Adèle et Emma est aussi beau, poétique. Tout comme l’amour charnel entre Sean et Nathan, les deux protagonistes de 120 battements par minute de Robin Campillo. Enfin au XXI ème siècle, il sera possible au cinéma de comparer deux scènes sexuelles. Une sexualité féminine et masculine sur le même piédestal.

Pourtant le public n’est pas prêt, le public toussote encore lorsque Adèle glisse sa main humide entre les cuisses d’Emma.