Rencontre avec Gustave Kervern – “L’utopie est la seule chose qui nous reste face au rouleau compresseur du capitalisme”

Trois ans après leur road movie viticole intitulé Saint-Amour, les deux compères de Groland Gustave Kervern et Benoît Delépine reviennent ce mercredi avec I feel good.

Jacques (Jean Dujardin) débarque dans la communauté Emmaüs de Pau avec une idée pour redonner un sens à sa vie : devenir riche. Il va donc demander de l’aide à sa sœur Monique (Yolande Moreau) pour l’accompagner dans sa quête. Si la référence à la comédie italienne est toujours présente, le film prend une autre tournure dans sa deuxième partie, entamant un périple dans l’Europe de l’Est. En confrontant Jean Dujardin à leur univers, les deux cinéastes ont affiné leur message politique, dénonçant la vision libérale, tout en regardant les ruines du communisme à distance. D’où un cinéma difficile à situer, autant du point de vue de la forme que du fond. Avec I feel good, Gustave Kervern et Benoît Delépine proposent leur meilleur film depuis Le Grand soir. Rencontre avec la moitié barbue du duo.

 

Avant d’évoquer votre dernier film I feel good, l’émission Groland sur Canal + continue malgré l’arrêt de plusieurs programmes installés dans la durée. Quelle liberté avez-vous à la télévision ?

Les dirigeants passent et la caravane aboie. Pour l’instant, le service juridique ne nous emmerde pas. Certains sketchs se font censurés mais pas pour des raisons politiques, davantage pour respecter des contraintes liées à la période électorale ou des choses de ce genre. On a une liberté totale dans l’écriture. Sur l’année, on a peut-être une dizaine de sketchs qui pose problème.

Vos films partagent des similitudes avec les films à sketch, dans leur écriture. Le format de la série télévisée, pour la fiction, vous intéresse ?

Je ne suis pas d’accord avec cette idée, c’est quelque chose que répète les journalistes quand ils parlent de nos films. Il y a une histoire mais le seul truc, c’est qu’on utilise régulièrement l’ellipse et les ruptures de ton brutales. On passe souvent du coq à l’âne parce qu’on ne supporte pas les transitions. Ceci dit, on a peut-être raté certains passages dans nos films, comme la séquence en Belgique dans Louise-Michel. On n’a pas d’intrigue secondaire et on ne quitte pas nos personnages mais c’est une volonté depuis le début.

Cette structure se retrouve jusque dans votre dernier film intitulé I feel good où le genre du road movie prend le dessus dans la deuxième partie, comme dans Saint-Amour où les personnages prennent la route pour oublier la douleur du quotidien.

C’est vrai. À titre privé, c’est ce qu’on ressent aussi. On aime bien bouger et même dans les films, quand on les tourne, on aime bien passer d’un endroit à un autre. Ça nous viendrait pas à l’idée de tourner en studio. Et l’intérêt du road movie quand tu filmes en plans fixes, c’est de pouvoir croquer des personnages. Tu peux accumuler les situations pour éviter l’ennui.

« Je n’ai jamais été un militant anarchiste mais les anarchistes belges sont nos meilleurs copains. »

Ce qui est beau et terrible dans vos films, c’est que vos personnages ne semblent plus pouvoir communiquer avec le monde ou, plus précisément, sont rejetés par celui-ci. Ils vivent donc en marge. Vous êtes très critique du capitalisme dans I feel good et les ruines du communisme ne vous rendent pas nostalgique. 

C’est exactement ça. Je n’ai jamais été un militant anarchiste mais les anarchistes belges sont nos meilleurs copains. C’est effectivement un film très politique. Le capitalisme fonctionne au détriment d’une partie de la population et nous cherchons une autre voie, basée sur la solidarité. Je ne sais pas si ça suffira mais l’utopie est la seule chose qui nous reste face au rouleau compresseur du capitalisme.

Ce qui frappe, c’est à quel point votre film semble relié à l’actualité politique. Derrière le rire s’affiche une résistance au pouvoir en place. Comment avez-vous réagi lors de l’élection d’Emmanuel Macron ?

Pour tout te dire, j’avais un peu d’espoir après des années de vieux barons de droite et de gauche. On a eu une campagne électorale fabuleuse. On savait qu’il n’était pas vraiment de gauche mais j’avais un peu d’espoir dans ce mec-là.

Dans « I feel good », le rôle principal est tenu par Jean Dujardin. Il veut monter sa start-up et va donc demander de l’aide à sa sœur (Yolande Moreau) de l’aider. C’est lui qui ouvre le film en déambulant en peignoir sur le bord d’une autoroute. Sa longue marche peut être vue comme une entrée dans votre univers. Comment s’est opéré ce choix ?

C’était pas l’idée mais c’est séduisant. On peut aussi penser à un film de Belmondo. On a rencontré Jean lors d’une soirée à Cannes au moment où présentait Le Grand soir. Il était venu au concert des Wampas et il s’est mis à danser. Il s’est cassé un doigt lorsqu’il s’est jeté dans la foule. Nous, on fonctionne au feeling. On a toujours pensé que c’était un mec cool et ça s’est confirmé au tournage. Il est très bon dans la comédie.

Gustave Kervern, Benoît Delépine et Jean Dujardin ©Patrice Terraz
Gustave Kervern, Benoît Delépine et Jean Dujardin © Patrice Terraz

 

Son personnage semble sortir d’un discours macronien. Mais ce qui est touchant, c’est de voir à quel point il croit à ce qu’il raconte malgré la folie du projet qui l’anime. D’ailleurs, il passe d’une idée à l’autre en quelques minutes sans se rendre compte du monde qui l’entoure. 

Totalement. Le capitalisme s’est basé sur le côté enfantin de l’homme, en le flattant. Dans le film, le docteur qu’il va voir est un pédiatre. Il veut tout ramasser et conserver pour lui. Il pique la majorité de ses idées aux autres mais il croit intimement à ce qu’il dit.

Si on retire l’aspect comique de vos créations, il y a une véritable tension mélancolique voire dépressive dans vos films. 

Quand on a présenté le projet à Jean Dujardin, on lui a parlé de la comédie italienne avec son fond social. Pour I feel good, on voulait davantage de dialogues pour tirer vers ce genre là.

« Pour Saint-Amour, c’était l’enfer. »

La mise-en-scène semble s’affirmer dans I feel good, davantage qu’avec Saint-Amour où la force de Gérard Depardieu et Benoit Poelvoorde semblait tout dominer. C’était un tournage plus évident ?

Pour Saint-Amour, c’était l’enfer. C’était un combat interne et on a presque abandonné la réalisation pour terminer le film. C’était terrible pour les cadrer. Ceci dit, on a toujours revendiqué l’art brut et ça ne me gêne pas qu’il y ait des choses bancales. Le cinéma est tellement impressionnant techniquement que les films deviennent impersonnels. Je suis content de voir des choses basées sur la connerie, sur l’humain. C’est un peu un film made in Emmaüs.

Joël Séria joue dans votre film. Le réalisateur des Galettes de Pont-Aven est une inspiration pour vous ?

Oui, bien sûr. C’est Benoît Delépine qui le connait bien. On adore ses films. Au moment d’organiser un festival Groland à Quimper, Joël Séria était venu présenter Comme la lune. On l’invitait toujours après le premier montage du film pour qu’il voit le résultat. C’est quelqu’un de très bienveillant mais il a un mal fou à monter ces films. Ce genre de films ne se voit plus sur grand écran.

Dans plusieurs de vos films, on vous voit dans un petit rôle. Là, vous n’apparaissez pas alors que le succès du film Dans la cour à prouver votre force en tant que comédien. Qu’est-ce qui a motivé cette absence ?

On voulait peu d’acteurs connus dans le film, surtout dans la communauté Emmaüs. Au début, on voulait sept comédiens pour jouer les compagnons et on avait pensé à Jean-François Stévenin notamment. Mais le film aurait ressemblé à une comédie de troupe et ce n’était pas l’objectif. Ceci dit, tourner avec des acteurs non-professionnels aurait été beaucoup trop compliqué aussi. On a donc fait un truc entre les deux.

Quels sont vos projets pour la suite ?

En octobre, j’ai le rôle principal dans un film qui s’appelle Poissonsexe, réalisé par Olivier Babinet. Ensuite, je retourne avec Samuel Benchetrit pour un film choral, avec Vanessa Paradis notamment. Groland reprend à la rentrée et on travaille déjà sur un nouveau film avec Benoît. Faire un film tous les deux ans, c’est déjà pas mal.