Dans la famille Simpson, on appelle le père Kant

Désenchantée, la nouvelle série de Matt Groening, a débarqué il y a peu sur Netflix. À cette occasion, bon nombre de bien-pensants ont pris le temps de rappeler que toutes les productions du maitre américain du cartoon étaient abrutissantes.

Depuis 1989, la plus célèbre famille des États-Unis traverse l’Atlantique et transperce nos écrans. Dès le premier jour de diffusion, beaucoup de parents ont interdit à cette série de pénétrer le sacro-saint sanctuaire de leur maison d’intellectuels. Pourtant, les faits sont là : près de trente saisons, soit 639 épisodes, ont été réalisée, sans jamais subir la menace de l’annulation pour cause de chute d’audimat. Les Simpson connaissent donc un succès pérenne, trentenaire et ininterrompu. Peut-on pour autant lier ce public fidèle à un abrutissement de la population ? Rien ne le prouve. Pire encore, il se pourrait bien que les fans de la première heure soient devenus, malgré eux, des érudits de premier rang.

On ne reviendra pas sur la qualité graphique et scénaristique de la série ; les Simpson sont une prouesse technique et humoristique dont les mérites ont été vantés maintes fois par les critiques télévisuels les plus exigeants. Autant que la série mère, la petite sœur Futurama, et maintenant le retour aux sources Désenchantée, offrent une descendance digne à la première tornade du petit écran qui a bousculé l’Amérique à la fin du siècle dernier.

Il nous cependant nous attarder sur l’éternel reproche que l’on fait au dessin animé depuis sa création. Les Simpson sont-ils réellement abrutissants ? Vraisemblablement, les personnes qui formulent cette critique n’ont dû que trop peu regarder la série. En apparence, rien de très intellectuel en effet : une famille américaine, un père idiot, un vocabulaire familier, parfois vulgaire. On est très loin d’une adaptation animée du Phèdre de Racine.

Geoffrey Callènes by G&M Production

On aime Racine et Corneille parce qu’ils mettent en scène des personnages d’élite, un modèle de réussite psychique, physique et culturelle. Aucun des spectateurs de ces pièces ne pourrait se targuer d’un dixième des qualités qu’incarnent les personnages utopiques des grands dramaturges. Toute autre est l’identification aux Simpson ; une grande majorité des foyers peut se reconnaître dans cette famille. Bien que certains traits soient exagérés, les Simpson n’en restent pas moins une représentation fidèle et effrayante de la réalité américaine. L’animosité à l’égard des hommes jaunes vient uniquement de la peur de son reflet et du déni de la vérité vraie. Non, les Simpson ne sont pas plus vulgaires et idiots que la moyenne. Au contraire, ils dépeignent sans artifice les comportements de cette moyenne, elle-même qui se jugeait meilleure que ça, plus sagace, plus vive d’esprit.

Si les producteurs et réalisateurs de la série s’étaient attelés à soigner la conscience de leurs détracteurs, ils auraient fait perdre son âme au cartoon. Heureusement, ils ont pris la tangente, et ont même fait un pied-de-nez à la bien-pensance au passage. Au fil des saisons, ce qui n’était qu’un humour simple et parfois potache, a pris quelques teintes plus osées. Souvent, on critique le pouvoir en place, au moment de la diffusion d’une saison. Parfois on en vient même à rappeler à l’Amérique ses pires erreurs, afin qu’elle n’oublie pas d’où elle vient et ce qu’elle a pu faire de mal à ses populations. On ne compte plus le nombre de références aux Natifs et les prises de position évidente des scénaristes en faveur de la reconnaissance de la souffrance de ce peuple.

Photo via Fox

Ceux qui regardent les Simpson n’ont pas simplement l’occasion de rire des choses qui fâchent, ils profitent également d’une opportunité unique d’apprendre en s’amusant. Prenons un exemple simple parmi les centaines de leçons cachées disséminées dans les trente saisons de la série. On n’est jamais sûr que tous les étudiants comprennent tous les tenants et aboutissants de l’éthique morale de Kant. Dire la vérité à tout prix, même si elle blesse, même si elle nuit, peu importe les conséquences. Et face à cela, Bentham et toute sa descendance utilitariste de clamer que si le mensonge profite au plus grand nombre, il faut en user, quand bien même la vérité est un devoir de l’homme. Beaucoup de philosophie morale, beaucoup d’heures de cours passées à suer sur une copie pour expliquer à peu près ce que l’on a retenu de ces éthiques.

C’est ici que les scénaristes de génie qui accompagnent Groening depuis le commencement interviennent. Plutôt que de présenter de longs discours alambiqués, ils ont donné une leçon morale aux téléspectateurs par l’exemple illustratif. Ned, fervent chrétien, construit un parc d’attraction en l’honneur de son épouse décédée. Dès le premier jour, un événement miraculeux fait penser à tous les habitants de Springfield que Dieu a béni et choisi ce lieu pour apporter le bien sur terre. Les gens sont heureux, plus croyants que jamais, et remercient Ned pour la bénédiction apportée à la ville. Tous les bénéfices faits dans le parc permettent même à l’orphelinat du quartier d’enfin accueillir les enfants décemment. Il réalise pourtant très vite que ces miracles ne sont rien d’autre que le fruit d’un malentendu et d’un problème technique ; une fuite de gaz poussait les objets à voler – ce qui faisait croire à une intervention divine – et annihilait les capacités cognitives des visiteurs du parc. Ned se retrouve donc face au dilemme kantien, et se pose à voix hautes toutes les questions que les grands philosophes ont couchées sur papier il y a plusieurs siècles. Dire toute la vérité, car il est du devoir de tout homme d’être honnête en toute circonstance ? Ou bien suivre la thèse de Bentham, et protéger ces orphelins et la conscience collective en perpétrant la fumisterie, car elle apporte du bonheur ?

Plutôt que de s’attarder aux apparences, bon nombre d’esprits étriqués feraient bien d’élargir leurs horizons. Les Simpson ne sont pas plus abrutissants qu’un épisode d’NCIS ou une saison de The Good Wife. Mieux encore, les leçons et la morale insufflées à petite dose, presque à l’insu du public, ont un effet bénéfique sur la réflexion de ceux qui ne rateraient sous aucun prétexte les nouvelles aventures d’Homer et compagnie. Il se pourrait même que des leçons théoriques apprises sur les bancs de l’école prennent enfin tout leur sens, une fois incarnée par les habitants de Springfield. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, il est encore temps d’entamer le visionnage des prouesses artistiques de Groening et sa bande. Trente saisons des Simpson, mais aussi sept saisons de Futurama, et tout récemment, une première saison de Désenchantée, n’attendent que vous.

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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