Décor de cinéma : de la toile peinte au fond vert

Après le métier de décorateur au cinéma, Maze s’est penché sur le décor lui-même et son évolution technique à travers l’histoire. De la toile peinte au numérique, le décor de cinéma a très vite évolué au cours du siècle dernier.

Certains diront que l’histoire technique que je dresse ici est fausse, je leur répondrai que l’histoire n’est pas univoque et qu’elle a plusieurs voix. Pour mieux cerner le décor de cinéma, quoi de mieux que de donner une définition claire à ce dernier ? Même si la définition est datée – tirée des conférences données à l’INSAS en 1965 de Lucien Aguettand, chef décorateur illustre s’il en est – elle reste très actuelle : « le décor est un lieu permettant une évolution parfaite des acteurs, il facilite leur détection pas une ou plusieurs caméras ». Cette idée du décor comme étant un lieu spécifique ne donne cependant pas d’indication sur sa nature : intérieure (studio) ou extérieure (décor naturel). Mais ce n’est pas ici l’objet de mon propos. Après de nombreuses lectures, j’ai pu établir une chronologie de la technique relevant du décor de cinéma.

Décor Studio

 

Source : http://theclapsh.canalblog.com/albums/decor_chambre_de_pute/index.html

 

 

1895 – 1914 : La toile peinte comme valeur sûre

En France, en 1895, c’est la naissance du premier studio-théâtre de Georges Méliès à Montreuil. Il y filme de nombreux courts-métrages en utilisant des techniques de trucages novatrices pour l’époque. Mais plus encore, il doit réfléchir à des décors simples, peu coûteux et rapides à exécuter. Simples car l’espace est réduit du fait de la taille de la caméra, peu coûteux car il s’auto-produit en grande partie et rapides à exécuter car il filme à une cadence infernale. Dans les premières années, il lui arrive de tourner pas moins de 80 courts-métrages distincts.

Théâtre de prise de vue, Méliès – Verrière . Source : Fonds L.G Boite n°1 – Cinémathèque Française

Pour la rapidité, la toile peinte est une valeur sûre. Puisque les images sont en noir et blanc, il n’y a pas besoin de maitriser beaucoup les couleurs. Il est plutôt intéressant de tabler sur les nuances de gris et le contrastes pour que l’impression sur la pellicule donne un résultat satisfaisant. Cette toile peinte est travaillée par des artistes-artisans – à noter que c’est une distinction qui remonte au Moyen-Âge. La plupart du temps, la toile est broquetée au sol c’est-à-dire qu’elle est fixée au sol avec des petits clous dont on se sert pour la tapisserie. Ensuite, elle est enduite de blanc de Meudon (qui se compose principalement de craie) et on dessine dessus ou ou peint dessus avec précaution. Pour terminer, on relève la toile du sol après avoir ôté les clous et le décor est prêt.

Avec le temps, les techniques évoluent mais pas avant 1920. Ou du moins pas en France, zone géographique sur laquelle nous nous basons. La toile peinte est toujours employée car elle permet de tourner vite et requiert peu de main d’oeuvre. Cependant, au fil des années, on décide de ne plus centrer les décors de toile peinte uniquement en noir et blanc mais de jouer sur les couleurs car chacune résonne différemment et ne rendra pas forcément le même gris à la caméra une fois la pellicule impressionnée. La technique restera la même jusqu’au début de la Première Guerre Mondiale, période qui va considérablement “geler” le cinéma français.

1920 – 1940 : L’avènement du staff

Après la période de conflit que connait l’Europe en 1914 – 1918, les studios peinent à reprendre leur activité. Certains techniciens ne sont jamais revenus de leur mobilisation et il faut faire avec les bras cassés et les estropiés. La technique du décor commence à changer à partir de 1920, grâce au cinéma américain en quelques sortes. En effet, aux États-Unis, on utilise désormais du staff  – originellement du plâtre – pour les décors. C’est un grand bouleversement dans le milieu car ce nouveau matériau requiert une main d’oeuvre particulière : les staffeurs. Ils sont assignés à la construction des décors qui sont composés de plâtre et de filasse. Le phénomène arrive ensuite en France où les décorateurs apprivoisent ce nouvel outil de travail.

Les studios voient leur activité augmenter dans les années 30 et ont besoin de changer régulièrement de décor. Cependant, les caisses n’étant pas toujours pleines, il faut trouver des solutions. Bien que la toile peinte soit économique et rapide à installer, les metteurs en scène veulent désormais du vraisemblable à l’écran. Ainsi, le staff fait sa place dans les tournages en studio – nul besoin de feuilles de décor quand on tourne en extérieur. L’avantage de ces feuilles de décor, c’est qu’avec un peu de peinture ou un changement quelconque, on peut s’en resservir pour un autre film. C’est d’ailleurs ce qui arrive avec le film A et le film B quand on va au cinéma à cette époque. Le film

1940 – 1990 : Une histoire de melting-pot

Durant cette période assez longue, les changements sont relativement mineurs en termes de technique. Les studios fonctionnent comme à leur habitude en conservant l’usage du staff.

Cependant, comme vous aurez pu le constater, nous sommes en plein dans la période qui recouvre la Seconde Guerre Mondiale. Cette dernière a des impacts tantôt positifs tantôt négatifs sur la production audiovisuelle et les décorateurs ne seront pas les derniers touchés par les restrictions liées à la guerre. Les studios de la Victorine, à Nice, ne connaitront pas la crise. Ils continueront de produire plusieurs films tandis que dans le nord de la France, le nombre de réalisations est en constante baisse sur la période 39-45. Les problèmes techniques viennent principalement du fait que les décorateurs n’ont pas les fonds nécessaires pour faire du décor comme ils l’entendent et se voient contraints de se servir d’un mélange d’herbe en guise d’apprêt pour les toiles nécessitant du blanc de Meudon. Les problèmes qui découlent alors sont que l’enduit ne tient pas et que les comédiens arrachent parfois des morceaux du décor rien qu’en marchant dessus.

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Studios de la Victorine, Nice – Crédit photo : Daniel Fallot/ INA

 

Le crise financière est bel est bien présente également et lorsque nous connaissons quelques anecdotes de studios, il semble que la situation est bien plus désastreuse que ce qui est imaginable. Les techniciens, bien que nourris en régie, le sont peu car les denrées sont chères. Ils prennent l’habitude – mauvaise – de voler quelques fruits dans les corbeilles de décor ce qui est problématique pour la continuité. La solution est toute trouvée pour les producteurs et les financiers : il faut piquer les fruits au phénol pour éviter tout vol sous peine d’être très malade le reste de la journée de tournage.

En 1990, apparait enfin – que dis-je – réapparait, après une longue période où le staff était roi, la toile. Mais pas n’importe laquelle : la toile verte. Oui, celle que vous connaissez tous et qui permet d’incruster des éléments dans le décor numériquement. Cette étape vient parachever une évolution du décor tantôt régressive, tantôt progressive.

1990 à nos jours : À l’ère du numérique

À partir de 1990 donc, le décor devient numérique. La toile verte fait son apparition et le métier de décorateur est de nouveau au centre de nombreux débats.

Le fond vert séduit de plus en plus : les raisons sont multiples. Le prix du décor revient à peu de sous. L’aspect le plus cher étant la construction numérique et donc la main d’oeuvre des techniciens. Les avantages sont nombreux : on peut tout faire figurer ou presque sur ce fond vert, le tournage se fait en studio donc les autorisations de tournage ne sont plus forcément nécessaires pour tourner en extérieur, il fait moins froid sur un plateau que dehors, la liste est longue.

En conclusion, pour terminer ce moment sur le décor de cinéma, nous pouvons constater que l’évolution va peu à peu en régressant. La toile peinte qui était la base du décor disparait un temps au profit du staff mais réapparait sous une autre forme : le fond vert. Ce dernier est une sorte de version 2.0 du décor en toile peinte et permet plus de fantaisies. L’aspect financier et les conflits mondiaux ne sont pas non plus à écarter de l’évolution du décor de cinéma.

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