Bécassine! – Un coeur simple

Pour ce film de commande, Bruno Podalydès a donné un visage à l’icône bretonne, inventé par Jacqueline Rivière et Joseph Pinchon. Le résultat de cette adaptation de l’ensemble des tomes de la bande dessinée est à l’image du cinéaste, libre et débonnaire.

“Quant à Bécassine, d’une hilarité confondante, elle est là pour assurer son rôle éternel : la connasse intégrale, la bouseuse en manque de tour Eiffel éclairant le monde – et tu peux toujours imaginer des gadgets pour concours Lépine, imbécile ! Imbécile tu es à jamais, brevetée par les Jacobins, lesquels ne t’ont inventée que pour se boyauter à tes dépens faubourg saint-Germain.  Elle est partout Bécassine, aujourd’hui. C’est l’ « Autre », on ne l’aime pas, on se méfie.”  Evacuons la polémique de suite. Ces mots hurlés sur papier par l’écrivain Yann Quéffelec, dont le sang breton n’est plus à analyser, résument l’hostilité, réservée par un nombre mineur de  spectateurs  à la nouvelle comédie décalée de Bruno Podalydès. Et laissent penser qu’il y a un imbroglio autour de la jeune femme.

En premier lieu, une explication géographique s’impose: aucune référence à la Bretagne n’est faite tout au long de son conte fantaisiste, enterrant tout soupçon de mépris parisianiste, entendu ça et là. Ce ne sont pas les origines de Bécassine qui l’animent, mais sa poésie, sa modernité, sa passion pour les autres. Accompagné de son baluchon et de son idéalisme, elle est la pièce cocasse d’un château, métaphore d’une société corsetée et endormie, qu’un marionnettiste escroc (incarné par le cinéaste, fantasque et absurde) viendra dynamiter. Rire avec elle, dans son sens, jamais contre elle.

La volonté première du réalisateur n’est pas de se moquer de la candeur de son personnage, mais de la célébrer.  Ne pas la regarder de haut, mais bien à sa hauteur. Jusqu’à l’élever, dans une scène onirique, où restée accrochée à son parapluie, Bécassine survole cette campagne qu’elle voulait jadis quitter. Bécassine n’est en aucun cas sotte. Par sa débrouillardise et sa créativité déroutante (elle multiplie les inventions naïves), elle est la porte-parole de l’essence même d’un cinéma buissonnier, appel à la fuite transformée en dérive joyeuse. Fuite de la zone de confort, à l’instar du héros déprimé de Comme un avion (2015), qui se mue en voyage initiatique pas si éloigné de chez soi. Le bonheur est toujours plus proche que l’on ne le croit, dans ces détails et ces gens jusqu’ici insoupçonnés, que l’on ne goûtera et ne connaitra peut-être qu’une fois, mais quelle importance puisqu’on les a connus. Fuite également des sentiers battus de la comédie française, peu encline à l’invention farfelue des auteurs. Le versaillais peut ici s’en donner à coeur joie dans le gag bricolé et enfantin.

Un personnage podalydésien

Réussir une expérience de cinéma, comme le fait Podalydès, inclut parfois le fait de dérouter son spectateur. Tout n’est pas réussi dans Bécassine! Que ce soit un rythme  trop lent et pénalisant certaines scènes de comédie, quelques personnages de second plan abandonnés injustement en cours de chemin, une musique très présente et un burlesque parfois trop appuyé.

Ce que réussit Bruno Podalydès, c’est l’émotion confondante de son héroïne. En osant lui prêter ses traits, la trop méconnue Emeline Bayart lui offre la multiplicité de ses expressions. Bécassine devient déchirante dans la dernière partie du film où, mise à mal par la réalité et l’opportunisme des désargentés, elle n’a pour seul objectif de retrouver l’enfant de la marquise, envoyée en pension. Plus mûre et finalement plus intelligente que la galerie de personnages aperçue durant l’heure écoulée, Bécassine apparait comme un berceau d’humanité, puissante et profonde.

Enfin, si ce film certes imparfait mais si attachant ne devait laisser qu’une scène, ce serait certainement celle où lors d’un dressage de table, Bécassine, appliquée et inquiète, passe de table en table pour y poser des carafes. Concentrée comme le sont les enfants à qui l’on fait croire qu’ils sont indispensables et déterminée, elle est tout simplement bouleversante. De ce plan, comme tant d’autres, se dégage le parfum si singulier d’un artiste qui arrive à garder le mystère de son cinéma d’oeuvre en oeuvre.

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