Rencontre avec Damien Da Silva – Le cinéma Trumpien, la nouvelle ère d’Hollywood

La La Land, Americain Assassin, Pentagon Papers… On peut penser que ces long-métrages n’ont rien en commun. Pourtant, ils feraient tous partie de la nouvelle ère d’Hollywood, l’ère Trumpienne. Ce néologisme définie les films qui critiquent ou font l’éloge de la politique et du discours de Donald Trump.

Depuis le 20 janvier 2017, le président Donald Trump, a enchaîné les polémiques et la critique de ce dirigeant pourrait se retrouver à présent dans un média auquel on ne pense pas : Hollywood. La deuxième plus grande industrie de cinéma au monde, se doit de produire des films qui plairont au public. La politique n’est pas épargnée dans les films. Les présidents deviennent des héros, des séducteurs, des manipulateurs. Ce sont des personnages qui fascinent.

Dans Le Président et Miss Wade (1995) de Rob Reiner, Michael Douglas incarne un président sympathique, veuf et père qui séduit la très jolie lobbyiste Annette Bening. S’en suit une histoire d’amour qui se déroule comme un conte de fée.

©Le Bunker des Inédits

En 1998, Mike Nichols imagine la vie d’un gouverneur participant à la course à la présidence des États-Unis. Joué par John Travolta, cet homme politique doit faire face à des révélations face à ses nombreuses liaisons extra-conjugales. Cette même année, les américains découvraient la jeune stagiaire Monica Lewinsky.

©JustWatch

Côté série, peu de gens ont pu passer à côté de l’interprétation de Frank Underwood par Kevin Spacey. Cet homme est prêt à tout pour accéder au poste suprême. Même à tuer. Un personnage étrangement fascinant qui laisse planer un sentiment inquiétant. Après l’élection de Donald Trump, de nombreux médias tels que Vanity Fair ou The Guardian ont dressé des comparaisons plus qu’inquiétantes entre ces deux personnages. Certains ont même poussé la comparaison jusqu’à dire que la série de Netflix n’avait aucune chance de survivre à l’ère Trump, tant Frank Underwood perdait de sa méchanceté et de sa véracité face au nouveau président.

©Netflix

Si House of Cards a débuté bien avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump (2013), le paysage cinématographique des États-Unis a dû s’adapter à la manière de gouverner de leur président. Il y a eu un cinéma Reaganien et un cinéma Obamien. Pourquoi Donald Trump échapperait-il à la règle ?

David Da Silva est historien du cinéma et enseigne à la Sorbonne. Son dernier livre Trump et Hollywood, s’interroge sur le cinéma que l’industrie pourrait produire depuis son arrivée au pouvoir.

Dans votre livre, vous parlez du “cinéma Trumpien”. En quoi cela consiste ?

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a été accompagnée par plusieurs films américains. Évidemment, mon propos n’est pas d’affirmer que les producteurs, scénaristes ou réalisateurs, ont consciemment proposé des films pro-Trump au public. Dans mon livre, je veux juste expliquer comment un long-métrage s’accorde parfois totalement avec la rhétorique populiste d’un candidat ou président américain. Et cela peut être vraiment bénéfique pour la candidature de l’homme politique qui aura su capter la tendance populiste de l’époque. On retrouve donc des films qui vont explicitement mettre en image des sujets auxquels faisait référence Trump dans ses discours. Comme la “menace musulmane” par exemple avec le film La Chute de Londres (2016), réalisé par Babak Najafi.

À partir de quel film a commencé le cinéma Trumpien ?

C’est difficile de citer un film précis, c’est plutôt une vague de films qui ont commencé à imager ce que Trump disait. Sa rhétorique populiste de Trump s’appuie sur trois catégories : sociale, démocratique et nationale. La première est représentée par des films comme Deepwater Horizon (2016) de Peter Berg en mettant en avant le working class hero blanc américain. La deuxième met en avant la corruption des élites politiques ou économiques. C’est ce que l’on retrouve dans 13 Hours (2016) de Michael Bay, avec une critique explicite des bureaucrates et même une violente charge contre Hillary Clinton.

À quoi ressemble le héros Trumpien ?

Le héros national doit lutter contre des ennemis qui menacent la sécurité du pays. Ce héros Trumpien luttant contre le terrorisme islamiste est très bien incarné par Mitch Rapp (Dylan O’Brien) dans American Assassin (2017) de Michael Cuesta. Ce personnage, créé par l’écrivain Vince Flynn, est un agent de la CIA qui combat les terroristes du Moyen-Orient qui préparent des attaques sur le sol américain. On peut ajouter Traque à Boston (2016) de Peter Berg, où un groupe de policiers traque des terroristes musulmans qui ont commis le tragique double attentat du marathon de Boston en 2013.

Il y a eu un cinéma Reaganien et un cinéma Obamien. Peut-on dire que chaque président à son cinéma ? Qu’il existe un cinéma Clintonien et Bushien par exemple ?

Le cinéma américain a souvent suivi idéologiquement le populisme mis en avant par les présidents au pouvoir. Par exemple, Frank Capra et John Ford ont été les portes-paroles de Franklin D. Roosevelt dans les années trente. On peut notamment citer des longs métrages comme L’extravagant Mister Deeds (1936) de Frank Capra ou Les raisins de la colère (1940) de John Ford. Ils ont représenté le populisme progressiste du président de l’Amérique de la Grande Dépression. Le cinéma Reaganien des années quatre-vingt, notamment les films d’action, mettait formidablement bien en images les différents messages formulés par Ronald Reagan dans ses discours.

Le cinéma Clintonien serait plutôt un retour au héros capresque avec des films comme Héros malgré lui (1992) de Stephen Frears avec Dustin Hoffman ou Monsieur le Député (1992) de Jonathan Lynn. De son côté, le cinéma Bushien est plutôt un retour aux héros virils et bodybuildés du cinéma Reaganien. Ce n’est pas un hasard si John Rambo (incarné par Sylvester Stallone) ou John McClane (par Bruce Willis) ont fait leur retour sous le mandat de Bush junior.

Certains spécialistes du cinéma définissent le début de ce type de cinéma avec la sortie de La La Land de Damien Chazelle. Êtes-vous d’accord ?

Il est vrai que beaucoup de spécialistes ont indiqué que La La Land était le début du cinéma Trumpien. Le film met en avant le désarroi de l’Amérique blanche, représenté par le couple incarné par Ryan Gosling et Emma Stone. En effet, cela peut se voir ainsi. Toutefois, je pense que le film est beaucoup trop politiquement correct pour s’inscrire dans la lignée d’un cinéma Trumpien qui se veut plutôt viril, violent et qui fustige le politiquement correct. S’il était véritablement Trumpien, La La Land n’aurait pas été nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film…

Le film de Steven Spielberg, Pentagon Papers, raconte l’histoire des journalistes du Washington Post lors de la publication des dossiers classés secret défense de la guerre du Vietnam et est une réponse envers la présidence de Donald Trump. Est-ce déjà arrivé, qu’un président soit directement visé par un réalisateur américain ?

Je  pense que Trump est proche de Richard Nixon dans la haine qu’il provoque à Hollywood ou chez une partie du peuple américain. Pentagon papers est proche du film Les Hommes du président (1976) d’Alan J. Pakula. Ce film était une attaque violente contre la présidence de Nixon. On peut aussi se rappeler que George W. Bush a aussi été critiqué par Hollywood avec le documentaire Fahrenheit 911 (2004) de Michael Moore ou encore, indirectement, avec Green Zone (2010) avec Matt Damon. Donc, non, ce n’est pas la première fois.

Si le cinéma Trumpien doit durer tout le long de sa présidence, à quoi pouvons-nous nous attendre dans les prochaines années ?

Sans doute des films qui vont fustiger le danger de l’islam radical et un retour en force des films avec un héros qui devra se défendre face à des gangs de Mexicains.

L’importance du rêve américain, via des personnages ambigus, et ayant réellement existé, qui parviennent à concrétiser un objectif important, pourra aussi être mis en valeur. C’est d’ailleurs le cas avec des films comme Le Fondateur (2016) de John Lee Hancock, Gold (2016) de Stephen Gaghan ou The Greatest Showman (2017) de Michael Gracey. On trouvera également des thèmes comme la menace islamiste. C’est déjà le cas dans Horse Soldiers (2018) de Nicolai Fuglsig, où des soldats américains affrontent des talibans en Afghanistan. Enfin, la théorie du complot, récurrente dans les discours de Trump, pourrait être aussi mise en avant dans certains longs métrages. On en a déjà eu un avant-goût avec le délirant AmeriGeddon (2016) de Mike Norris.

Finalement, Hollywood pourrait donc être considéré comme un média ?

Oui, même si Trump a compris qu’il ne pourrait pas compter sur le soutien d’Hollywood pour être élu. En effet, l’industrie est traditionnellement démocrate et rare sont ceux qui l’ont soutenus publiquement. On peut citer Clint Eastwood, Chuck Norris et Jean-Claude Van Damme.

Comme l’explique David Da Silva, les films Trumpiens pourraient faire parti de notre paysage cinématographique pendant encore au moins trois ans. À l’image de certains films qui s’en prennent ouvertement au pouvoir comme W., l’improbable président (2008) d’Oliver Stone ou encore Les Hommes du président (1976) d’Alan J. Pakula, les nouveaux films qui critique le pouvoir, risque de fortement déplaire au président. Et personne ne peut savoir qui gagnera ce bras de fer.

©LePoint
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