Cannes 2018 – « Les Chatouilles » : rire pour se reconstruire

Andréa Bescond et Eric Metayer signent un film coup de poing. Cette comédie sur le viol d’une petite fille et la reconstruction d’une femme nous prend les tripes. Un premier film singularisé par une forme de narration expérimentale et entraînante. Pari réussi pour l’adaptation cinématographique de leur pièce de théâtre et pour cause, la comédienne raconte ce qu’elle a elle-même vécu.

Récompensés par le Molière du seul en scène en 2016, Andréa Bescond et Eric Metayer ont transformé leur pièce Les Chatouilles ou la danse de la colère en un poignant exercice de style cinématographique. Sur un fond noir, l’actrice/réalisatrice danse avec frénésie pour nous ramener plusieurs années auparavant à la petite fille qu’elle était. La danse comme exutoire aux actes qu’elle a subi. « Odette tu veux-jouer à la poupée avec moi ? Tu feras la poupée et je ferais la petite fille » lui propose Gilbert, le meilleur ami de ses parents, incarné par le glacial Pierre Deladonchamps dans une première scène dérangeante provoquant d’emblée un malaise dans la salle et donnant le ton du film. Le propos est clair, Odette s’est fait chatouiller – soit violer – pendant toute son enfance par cet homme. Partie très jeune à Paris pour devenir danseuse, elle enfouit en elle ce traumatisme d’enfant qui a évidemment plus d’influence qu’elle ne le croit sur son caractère et son comportement. Mais comment mettre des mots sur cet acte ignoble ?

Pour que le message soit encore plus fort,  Andréa Bescond et Eric Metayer ont pris le parti pris de la comédie. Car oui, malgré le trouble de ce sujet fort, abordé frontalement, on rit beaucoup dans Les Chatouilles. L’humour est présent dans tous les aspects de cette adaptation. D’abord dans les répliques tranchantes et parfois inappropriés qui forcent le sourire. Puis, dans la galerie de personnages entourant Odette. Les parents aveuglés sont brillamment interprétés par le duo Karine Viard – en mère autoritaire – et Clovis Cornillac, tout en retenue dans le rôle du père aimant. Le rappeur Gringe, méconnaissable, s’est glissé dans la peau du meilleur ami dealer, un peu grande gueule, pas toujours juste, il apporte une certaine fraîcheur. On croise aussi, Grégory Montel touchant en amoureux transi, Ariane Ascaride facétieuse en prof de danse à l’accent du sud beaucoup trop prononcé et surtout Carole Franck incarnant la psy de la jeune femme.

En dehors de son sujet, c’est sur la forme que Les Chatouilles se distingue. Le tandem de réalisateurs fait une véritable proposition de mise en scène pour raconter cette histoire. Du bureau de la psy où Odette tente d’enfin expliquer ce qu’elle a vécu, à ces durs souvenirs d’enfance, la caméra danse comme son personnage et impose un certain rythme. De la réalité au songe, la jeune femme  se confie et façonne ses souvenirs à sa manière. Elle nous entraîne avec elle dans cette fantaisie à 200 à l’heure où les scènes s’emboîtent avec une joyeuse folie les unes dans les autres pour mener à un dénouement poignant. Un première comédie libre et réussie pour Andréa Bescond et Eric Metayer dont il est impossible de sortir indemne.

Diane Lestage

Une étudiante en Bachelor Journalisme à l'ISCPA Paris qui entretient une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.