Cannes 2018 – « Burning », pendant que les champs brûlent…

Inspiré du roman de Murakami Les granges brulées, Lee Chang-Dong revient armé d’un univers tourmenté dans son dernier film. Une autre disparition à Cannes, qui déclenchera un trouble mélange entre rêve et réalité. La frontière de l’imaginaire brûle avec ardeur devant un personnage qui la trépigne et qui n’en sortira pas indemne.

Corée du Sud, dans un contexte très actuel, Jongsu (Yoo Ah In) mène un train de vie banal. Fils de fermier, célibataire, livreur, écrivain en devenir, il est attiré par la danseuse médiocre Haemi (Jeon Jong Seo) qui est tout son opposé. Tandis que lui est introverti, timide, elle est débordante d’énergie et très émotive. Un petit monde se construit autour d’eux et le repas au restaurant annonce le pilier du film : la mandarine que Haemi tient dans sa main est invisible, mais elle existe car Haemi le veut et parvient à le faire croire à ceux qui l’entourent. Cette scène déclenche la dimension onirique, imaginaire qui va bercer le jeune Jongsu. Lui-même est avide de fiction, creuse dans le monde qui est pour lui un mystère, à la recherche d’inspiration.

Surgit un troisième élément qui perturbera le calme annoncé. Ben (Steven Yeun), nouvel amant de Haemi s’immisce brutalement dans la vie des personnages. Il est beau, riche, sûr de lui et appartient à cette caste d’intouchables que rien ne peut ébranler. C’est le Gatsby du XXI ème siècle dont Jongsu se méfie davantage lorsqu’il lui révèle son hobby: brûler des serres qu’il juge inutiles. S’emmêlent alors divers sujets étranges qui émergent au fur et à mesure, suivant une intensité crescendo.  Jongsu perd réellement pied quand Haemi disparait. La retrouver devient alors obsessionnel. L’imaginaire du personnage se détend tel une toile et embrasse toutes les possibilités possibles, mais le jeune coréen est persuadé de la fausse innocence de Ben. Il le traque, rassemble des indices. Le film prend alors l’ampleur d’un thriller psychologique. La métaphore entre les serres et les femmes se forme lentement dans l’esprit du jeune homme et du public. Les serres sont en plastique, Haemi est « passée par le bistouri ». Les serres sont inutiles, les femmes dont Ben s’entoure sont naïves, enfantines et il balade sur elles un regard dévoré par le mépris. Jongsu dessine à travers Ben un personnage de serial killer qui l’obsède jusqu’à la scène finale : alors naît l’artiste des flammes.

Balançant entre réalisme et poésie, Lee Chang-Dong étire son histoire sur un fond politique qui parait très lointain. Les courses folles de Jongsu le distance du monde réel. L’ombre de Haemi paraît s’envoler lorsqu’elle danse au coucher de soleil, seins nus. Malgré le rythme parfois trop traînant d’un film de 2h28, l’alanguissement est nécessaire pour préparer la chute. L’auteur maîtrise habilement le destin de ses personnages qui s’enfoncent peu à peu dans un hiver plus sombre. Il tire sur les ficelles du temps à sa guise et provoque un sentiment d’avidité. Le spectateur devient finalement haletant face à cette énigme qui s’étend de la ville aux contrées abandonnées de la Corée du Sud. Le climax final rappelle néanmoins la vraie visée du film.

Sortir de ce labyrinthe psychologique, c’est révéler l’écrivain enfoui dans les cendres.

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