HFR 3D – La révolution cinématographique a eu lieu, mais vous ne l’avez pas vue

En février dernier sortait sur nos écrans un film passé quasiment inaperçu, mais qui sera sorti de l’oubli par les futurs historiens du cinéma. Après avoir repoussé les limites des effets spéciaux et de la 3D avec L’Odyssée de Pi, Ang Lee a réalisé Un jour dans la vie de Billy Lynn. Mais cette fois c’est sur la nature même de ce qu’est le cinéma que porte la révolution. Hélas la France, comme la majorité du monde, n’a pu vivre ce bouleversement.

Convention

Le cinéma n’est au fond qu’un enchainement de photographies. Lorsqu’on les fait défiler rapidement notre cerveau a l’impression de voir du mouvement sur l’écran. Il faut donc qu’il y ait suffisamment d’images pour que cette illusion opère. Mais plus il y a d’images, plus il y a de bobines et donc plus le coût du film augmente. D’autant qu’en plus de la piste image, il y a la piste son.

A l’arrivée du parlant l’industrie a trouvé un compromis et a fixé le nombre d’images par seconde à 24. Ce choix n’a donc pas été fait selon des considérations artistiques, mais uniquement industrielles. Cette norme n’a jamais été remise en question (à part à la télévision et les jeux vidéos) et avec le temps elle s’est imposée comme une convention intouchable. Le cinéma est synonyme de 24 images par seconde, un point c’est tout.

Copyright Sony Pictures Releasing GmbH

Avec la disparition progressive de la pellicule et l’essor du numérique, toutes ces questions n’ont plus à se poser. La technologie permet d’emmener l’image vers un champ encore jamais exploré.

En 2012 est sorti le premier volet de la trilogie du Hobbit. Pour l’occasion, Peter Jackson a voulu expérimenter en filmant les trois films non pas avec 24 images, mais 48 images par seconde, en 3D. C’est ce que l’on a appelé le High Frame Rate 3D. Les réactions du public ont été diverses, et certaines ont marqué un rejet violent.

On ne change pas un siècle de cinéma aussi facilement. Mais une convention en tant que telle, appelle à évoluer, à être remise en question.

Les premiers pas du HFR 3D sur le plateau du Hobbit – Copyright warner bros

Insuffisance

Avec Un jour dans la vie de Billy Lynn Ang Lee a décidé d’aller encore plus loin en filmant 120 images par seconde. Mais ce choix est-il motivé simplement par mégalomanie ou par un vrai intérêt cinématographique? Après tout, pourquoi changer une règle qui a très bien marché jusque-là?

Un plan de 24 images par seconde est loin d’être parfait. Le plus gênant étant le motion blur, c’est-à-dire le flou de mouvement. Avec un personnage qui s’agite et une caméra qui bouge, l’image diminue en lisibilité. C’est autant d’informations que le spectateur perd. A cause de cet inconvénient la mise en scène du réalisateur va être limitée.

L’autre point négatif est apparu dernièrement avec la 3D. L’image en relief se marie difficilement avec le 24 images par seconde. C’est à cause de cela que certains ont des maux de tête et une sensation de fatigue à la sortie de la projection.

(R)évolution

En augmentant le fréquence, on augmente la netteté de l’image. Cela favorise une plus grande immersion du spectateur puisque l’image se rapproche de celle perçue par l’œil. On peut ainsi imaginer toute la liberté qui s’offre au réalisateur dans sa mise en scène. Notre rapport à l’image étant bouleversé, tout est à repenser. Le langage même du cinéma est à reprendre de zéro.

Certains cadrages étaient jusqu’ici délicats. Dans le film de Ang Lee, on pense notamment aux très nombreux regards caméra des personnages, en plan rapproché. Dans une projection standard, cette mise en scène peut vite paraître artificielle. Mais ici la proximité du HFR allié à la 3D doit très certainement être déchirante.

Un gros plan comme on en a jamais vu grâce au HFR 3D ? – Copyright Sony Pictures Releasing GmbH

Si on parle de révolution c’est parce que tous les métiers liés à la fabrication d’un film sont impactés, à commencer par le chef opérateur. Comme le dit le directeur de la photographie Demetri Portelli (déjà à l’œuvre de l’excellente 3D de Hugo Cabret) : « traditionnellement, le directeur de la photographie doit donner, grâce à sa lumière, de la profondeur à une image qui sera plate. Or, en relief, vous avez d’office les informations liées à la profondeur, donc vous pouvez travailler la lumière autrement »*. Par exemple, éclairer grossièrement l’arrière-plan n’est plus suffisant, il est nécessaire d’avoir plus de détails et de nuances.

L’accroissement de précision influe également sur le rythme du montage. Avec plus de détails, le spectateur a besoin de plus de temps pour lire l’image dans son intégralité. Les plans doivent donc être plus longs. Que ce soit au niveau du maquillage, des costumes, du jeu d’acteur, de la décoration : tout doit faire vrai, il n’y a pas le droit à l’erreur.

Ang Lee à la découverte du HFR 3D – Copyright Sony Pictures Releasing GmbH

Hélas une telle expérience ne sera pas venue jusqu’à nous. Le distributeur n’a permis à aucun cinéma en France de projeter Un jour dans la vie de Billy Lynn dans les conditions dans lesquelles il a été tourné. Ainsi la vision du film en 2D et 24 images par seconde est d’autant plus frustrante car incomplète. C’est comme voir Suspiria de Dario Argento en noir et blanc.

Mais le HFR 3D n’a pas dit son dernier mot. James Cameron a déjà prévu de tourner en partie les quatre suites d’Avatar en 48 images par secondes. On aurait aimé que le Roi d’Hollywood profite de son influence (comme avec la 3D) pour élever la fréquence d’images encore plus haut.

La révolution est déjà là, espérons ne pas avoir à attendre encore trop longtemps pour la découvrir.


*Interview dans Trois Couleurs, n°147, décembre 2016

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