« Les Anges portent du blanc » – Le murmure de l’injustice

Maze a parcouru les rues de Berlin pour la Feminist Film Week 2019 qui se déroulait du 7 au 13 mars. L’occasion aussi de revoir avec un autre regard le film gagnant Les Anges portent du blanc, réalisé par Vivian Qu et sorti en mai dernier.

Ce soir, la salle est pleine au cinéma Kino Babylon. Dehors, scintillent les lettres de relief noir sur fond blanc « Feminist Film Week 2019 ». Des spectateurs continuent de s’engouffrer par la grande porte vitrée. C’est le dernier jour de cette semaine dédiée aux films promouvant le cinéma des femmes, incluant des réalisateurs queers, trans, non binaires. À travers des conférences sur le langage et le silence, la transexualité vue par le montage vidéo, des longs comme court-métrages, le festival fondé par Karin Fornander fait rayonner ses idéaux féministes par de nombreux prismes de la création. Dans une interview donnée pour le site Teddy Award, elle explique que le festival vise avant tout à représenter des réalisateurs qui reçoivent bien souvent peu de fonds pour leurs productions, à regrouper ces regards qu’on voit peu à l’affiche, le regard des oubliés du grand écran. Et sur scène ce soir, dans son discours de clôture, juste avant la projection du film gagnant, on ressent une énergie, une volonté qui dit « je veux me battre et crier », crier ce qu’on ne crie que trop peu sur la scène publique.

La douceur dans la violence

Étonnant quand on voit que crier, le film gagnant ne le fait sûrement pas. Au contraire Les Anges portent du blanc murmure, doucement mais sans détours, murmure froidement à notre oreille ce qu’on ne veut pas entendre. Et s’il n’est pas exubérant, il n’en n’est pas moins fort dans les sujets qu’il aborde : deux petites filles de 12 ans, volées dans la rue, violées dans un hôtel miteux par un haut chef d’entreprise ; une témoin trop jeune et trop pauvre pour se faire entendre, et sur qui le couperet financier menace de s’abattre si elle parle ; des parents qui préfèrent l’argent et le silence au scandale éclatant de la justice ; dans un magasin, des hymens en plastiques vendus comme des bijoux, de toutes les formes et couleurs.

Ainsi armée de tels boulets de canon, Vivian Qu choisit de les tirer dans la discrétion silencieuse de l’horreur plutôt que dans l’explosion fracassante du drame. Car jamais, devant les injustices de la loi, de la corruption, du patriarcat assis sur sa supériorité, les personnages ne se révoltent : de leurs visages impassibles, ils encaissent sans un mot. Une fois seulement, on verra le père d’une des filles violées s’indigner quand un groupe de médecin corrompus se rétracteront sur le viol pourtant prononcé des enfants. Car comme par magie, elles retrouvent leur hymen. Cet hymen, qu’on déchire et qu’on remplace par un morceau de plastique selon nos envies est sans conteste un des symboles les plus puissants du film : le symbole que notre innocence blessée ne se soignera pas, et ce n’est pas en y appliquant des pansements en plastiques qu’on apaisera la blessure ouverte et sanglante.

Un film jalonné de symboles

Les symboles, Vivian Qu en fait d’ailleurs son leitmotiv ; car quand on ne peut crier haut et fort son injustice, on la personnifie. Ainsi en est-il de cette Marylin géante en plastique, statue qu’on abattra à la fin du film, comme la fausse figure de féminité qui tombe enfin, ou encore de cet océan dont jamais on ne verra l’horizon, condamnés à rester sur la plage de sable gris en bas de l’hôtel, et de cet immense parc de jeux en construction, comme une enfance arrêtée, inachevée. De cette façon, Vivian Qu ne nous fait pas de grands discours enflammés mais, de ses plans serrés qui nous empêchent de respirer, de ses couleurs froides et de ses visages qui ne disent rien, elle abat sur nous la hache de l’injustice, invariablement, méthodique et appliquée, à un rythme régulier, comme pour marquer le temps qui passe. Tac. Tac. Tac. Le temps qui passe et rien ne change. Tac. Tac. Et rien ne change.

Un film gagnant qui ne rayonne donc pas d’espoir mais qui fonctionne : car Vivian Qu réussit à nous révolter. Et c’est révoltés, avec l’envie de renverser l’ordre établi, de briser ce système injuste gelé dans son immuabilité, de changer ce qui ne change pas, que nous sortons des Anges portent du blanc. Et tant pis si on se salit les mains.

Ines Clivio

Etudiante en master à l'ESCP Europe, un Zola caché derrière mon ordinateur en cours de comptabilité, et vite on court au cinéma après l'école.

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