Le film culte : « Le Départ » – La jeunesse dans tous ses états

Chaque mois, la rédaction de Maze revient sur un classique du cinéma. Après Blade Runner, retour sur un imminent représentant du cinéma européen des années 60, Le Départ de Jerzy Skolimowski.

Diffusé à Cannes l’an passé au sein de la sélection Cannes Classics, en présence de son réalisateur, et trop souvent oublié de l’histoire du cinéma, Le Départ est pourtant bien un film culte. Culte car il demeure une pièce passionnante, un film européen à souhait, qui mérite toute l’attention du public, et ce encore aujourd’hui.

« Un type en Porsche a plus de valeur pour toi qu’un type en vélomoteur ! »

Marc, jeune garçon coiffeur agé de dix neuf ans rêve d’aventure et de liberté, il rêve surtout de rallye, et de la voiture qu’il n’a pas. Il s’inscrit au rallye tant convoité avec une Porsche, qu’il compte emprunter à son patron. Le départ en week-end de celui-ci laisse le jeune homme dans l’embarras, il lui reste alors deux jours, deux jours pour trouver une solution et mené à bien son rêve d’automobile. Son épopée scabreuse est ponctuée par la rencontre avec Michèle, jeune femme discrète mais à l’esprit bien vif, qui l’accompagnera dans sa quête.

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Le cinéma de l’autre coté du rideau de fer

Dès le début ce film a été imaginé par Jerzy Skolimowski, figure autodidacte du nouveau cinéma polonais, artiste touche à tout, il s’agit de son quatrième film, après Signe particulier : néant, Walkower et La Barrière. Le Départ est son seul film réalisé en Belgique, ici à Bruxelles entre janvier et février 1967 sur pas plus de 27 jours. Une équipe française, un réalisateur polonais, qui tourne de l’autre coté du rideau de fer, et la ville de Bruxelles, le tout tourné loin du monde soviétique, un tournage en français dans une langue qui n’est pas parlé par le réalisateur, ni par son équipe proche, comme Andzrei Kostenko, co-scénariste et assistant chef opérateur du film.

Le Départ est un film sur la ville, sa culture, son effervescence, sa société de consommation encore naissante, elle y tient une place capitale, elle structure le film. La caméra magnifie Bruxelles jouant sur un contraste très prononcé de noir et de blanc, la lumière y est alors percutante, ce travail on le doit à Willy Kurant qui avait déjà travaillé sur Masculin Féminin, mais aussi avec Orson Welles auparavant. En voiture, en vélomoteur, en tramway, en courant, les traits de cette ville trop peu représentée au cinéma, se dessinent et encerclent les actions fantasques des personnages.

Un rôle à jouer

Le Départ c’est aussi Jean-Pierre Léaud, acteur à qui la critique a parfois reproché de jouer faux, de par son jeu caractérisé. Tour à tour excentrique et insaisissable dans ses gestes, c’est ici un acteur excellent qui se dévoile. Ce film n’aurait de toute évidence pas pu exister sans la présence de l’acteur. En effet Skolimowski réfléchit ce film avec en arrière-plan la Nouvelle Vague, une référence pour le cinéma polonais des années 60, et donc Truffaut et Godard qui ont participé activement à la reconnaissance de cet acteur unique en son genre. Ici, par ses choix, Jerzy Skolimowski nous renvoie directement à Masculin Féminin de Jean-Luc Godard, en incrustant devant la caméra pas uniquement Jean-Pierre Léaud, mais aussi l’actrice Catherine Duport, tous deux présents dans ce film sorti l’année précédente en 1966.

L’ensemble du film est une véritable ode indépendante à la liberté, marquée par une légèreté sous-jacente à chaque minute de ce long-métrage. Le film se veut drôle, jouant sur des silences ponctués par des éclats musicaux, les personnages y évoluent alors comme des icônes muettes mais parfaitement compréhensibles. Les acteurs jouent définitivement devant la caméra un rôle dessiné pour eux. Laissant exprimer leur jeunesse ardente.

Ce film c’est aussi une pierre angulaire du cinéma de Skolimowski un cinéaste de l’ombre a qui l’on doit pourtant des merveilles, comme le tout aussi culte Deep End, datant de 1970, et qui nous plonge dans l’univers souillé des bains londoniens, ou encore Travail au noir en 1982 ou Le Bateau Phare en 1986.

Le travail musical

Ce qui souligne tout le charme de ce film c’est avant toute chose sa musique. Un jazz effréné éperdument saccadé, haletant, fait d’apparitions succinctes et subites, intervient comme le miroir de l’énergie prodigieuse de Léaud. Cette bande-originale on la doit à un grand ami de Skolimowski, le compositeur Krzysztof Komeda. Ici, il invite notamment les musiciens Don Cherry ou Gato Barbieri, pour cette composition originale. La musique est intrinsèque au film, bien que post-produite, difficile d’imaginer le long-métrage sans celle-ci, tant elle répond aux différentes scènes.

Le moment culte du Départ est évidemment un moment tout en musique, ou plutôt devrions nous dire tout en chanson. Catherine Duport et Jean Pierre Léaud enfermés le temps d’une nuit au salon de l’automobile de Bruxelles et en fond la voix éternelle de Christiane Legrand. C’est la soeur du compositeur Michel Legrand qui interprète cette chanson du même nom « Le Départ », celle qui avait chanté sur Les Demoiselles de Rochefort, prête sa voix à l’une des plus belles chansons de l’histoire du cinéma.

Grandir

Le scénario, écrit brièvement en un mois, sous la pression des producteurs, se veut drôle, piquant, reprenant les codes du film à sketches qui n’est pas sans évoquer certains films de Jacques Tati. A l’image de la scène du Maharadja où Marc et un ami déguisé en homme riche essayent une voiture, ou celle où Marc et Michèle sont enfermés dans le Salon de l’Automobile dans le coffre d’une voiture, tout y est subtile même chaque folie et chaque fou rire du film.

« « Mademoiselle je vous invite à passer la soirée avec moi dans un coffre à bagages » Est-ce que tu me prends pour un fou ? »

Il n’y a pas de drame, juste de la délicatesse dans les thèmes et la vision de la relation homme-femme et de la jeunesse qui s’y déploie. Des thématiques essentielles qui nous mène jusqu’à cette dernière scène entêtante où semble suggérer l’age adulte et la disparition inopinée du passé, avec le regard posé sur des clichés d’enfance et l’incandescence qui détruit définitivement l’image.

Si nous parlons aujourd’hui de ce film c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une actualité, d’abord évincé par la critique et le public à sa sortie et ce malgré un Ours d’Or à la Berlinale de 67, Le Départ s’est depuis la fin des années 90 imposé comme un film à voir. Il est ressorti au cinéma à la fin de l’année 2018, et vient d’être récemment diffusé à la Cinémathèque de Paris dans le cadre du Festival Toute la mémoire du monde qui rend hommage au film restauré, Jerzy Skolimowski y été invité d’honneur, un événement qui marque la re-sortie en salles de certains films de Skolimowski.

Après une précédente diffusion du Départ, il sera une nouvelle fois disponible, et ce à partir du 15 juin en replay sur le site d’Arte.

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